CHAPITRE DIX : De la REPETITION 

  

TABLE 

 1 La butée du réel

 2 Eadem omnia?

 3 Samsâra

 4 Les douze chaînons de la causalité psychique

 5 Métaphysique de l'événement

 6 Inconscient dynamique

 

 

 

1 La Butée du réel

  

C'est la butée du réel qui détermine la qualité proprement philosophique d'une philosophie. C'est à cette aune que je distingue les vrais philosophes des faux, les penseurs authentiques des idéologues. Certains opèrent une dénégation, posant arbitrairement je ne sais quelle faculté transcendante par laquelle l'homme se hisserait au dessus du destin, mêlant sa substance à la substance divine. D'autres se font les prophètes de l'avenir, lisant dans les astres je suppose, une histoire qui serait écrite avant même que d'avoir commencé. Dieu, Raison, Histoire : la triade tragi-comique du Savoir Absolu. Mais de cela nous voilà guéris, du moins ceux d'entre nous qui ont des yeux pour voir. Quelques-uns réchauffent la cendre des vieux mythes pour en tirer quelques étincelles fumantes, mais tout cela sent le rance, l'arthrose et la sueur cataleptique.

Mes recherches récentes me confortent dans la légitimité de mon entreprise : philosopher c'est avoir souci de la vérité. Or la vérité c'est la butée du réel, hors de quoi tout discours glisse vers le délire, faute de référent. Toute référence autre est conventionnelle, sociologique ou historique, soumise à dégradation. Le symbolique, aussi affiné et subtil et universel qu'il puisse être, n'est jamais que fait de langage, extension maximaliste du fait de langage. Ainsi des religions autrefois, puis des grandes idéologies, et de la science dans son développement herculéen, toutes des re-présentations, évolutives, faillibles et amendables. Le savoir en marche n'est pas la vérité. Le savoir entretient le même rapport à la vérité que le mot à la chose : inadéquation, convention, distance infranchissable, différence de nature.

"Un coup de dé jamais n'abolira le hasard" (Mallarmé).

J'appelle vérité non pas une construction de savoir qui tendrait asymptotiquement à rejoindre le réel - c'est là l'illusion constitutive du savoir comme projet - mais, hors savoir, la conscience du réel sans médiation, sans concept, sans représentation. C'est l'immortel Schopenhauer qui, dans les âges modernes, a ouvert nos esprits à cette fulgurance : toute idée, tout savoir est représentation organisée selon les structures de notre entendement, à jamais incertaine et controuvée, et seule l'intuition directe du monde comme vouloir-vivre nous révèle sans médiation l'essence du réel. Et cette essence je la saisis, plutôt je la vis immédiatement dans mon corps, non le corps représenté, découpé en tranches par l'anatomie scientifique, mais le corps vivant-vécu du vouloir-vivre et du désir. Le réel du corps n'est pas l'image du corps, mais la puissance inconsciente, aveugle et irrésistible du corps-désir.

Mais c'est trop dire. Victime de ses humeurs pessimistes Schopenhauer prétend qualifier le réel comme répétition aveugle, inconsciente et absurde. L'intuition fulgurante s'obscurcit dans un discours cryptobouddhique. Comment pourrions-nous savoir si le réel est répétition ou création perpétuelle? Schopenhauer dit l'un, Nietzsche dit l'autre. Laissons-là leur querelle, revenons à l'expression la plus dépouillée : le réel est le réel, toute proposition qui prétend qualifier et juger est bavardage.

Nous reconnaissons le réel à sa marque indiscutable : faire butée, introduire le scandale de l'impossible, résister, faire choc, surprise et déroute. "Cela ne se passe jamais tout à fait comme prévu". "Ce n'est pas tout à fait çà". "Il y a autre chose encore, dont je ne sais rien", etc.

Le pessimiste veut que le pire soit toujours sûr. Le fataliste prétend que tout est écrit et se déroule hors de nous. Le Stoïcien s'en remet à la Providence. Tous en rajoutent, préférant encore une douleur sûre à l'indétermination universelle. Et tous bavardent.

La vérité c'est ce mouvement du sujet qui prend acte. Qui inscrit cette butée du réel dans l'organisation de sa vie, tout en se sachant incapable de prévoir, et le pire et le meilleur. Cette vérité-là épure le regard, apaise la tension de l'incertitude, discrimine clairement le possible de l'impossible, et pour finir nous rend à la terre, "sûr fondement de toute chose".

 

 

 

 

2 Eadem omnia?

 

 

 

"Je n'attends plus rien". Cela peut s'entendre de deux manières très différentes. Taedium vitae ou intelligence supérieure.

Soit : je suis blasé, j'ai fait le tour de ce qui mérite quelque attention, je n'ai plus d'intérêt particulier pour rien, d'ailleurs "les choses sont toujours les mêmes". Cette tonalité se trouve abondamment dans Marc-Aurèle, partisan de l'Eternel Retour du Même ; dans l'Ecclésiaste ("Rien de nouveau sous le soleil"), parfois même chez Lucrèce, dont la mélancolie n'est plus à démontrer, et bien sûr chez Schopenhauer (éternité de la répétition selon la mécanique aveugle et absurde du Vouloir-Vivre). Discours éminemment rationnel, si du moins on est sensible au caractère récurrent des désirs et affections humaines, à la permanence des fantasmes fondamentaux, à l'impuissance relative de l'intellect face au thymos. Mais par delà la dimension psychologique, voire psychopathologique de cette "humeur", se trouve ici une option sur le réel, pensé métaphysiquement comme cercle, aller-retour, dans une apparente différence, des mêmes principes, des mêmes concaténations in-signifiantes. La chose est particulièrement évidente pour Schopenhauer : "eadem, sed aliter", les mêmes choses, mais autrement. Le spectacle du monde nous leurre par la variété changeante, miroitante des apparences, mais l'illusion d'amour est la même chez Cléopâtre et chez Papagena, chez la reine Margot et Colombine. Autres costumes, mêmes émois. Et de même pour la criminalité, les jeux du pouvoir, la guerre, l'intérêt, l'ambition, la crainte des dieux et de la mort. Le Vouloir-Vivre tient toute chose dans ses mailles d'airain, qu'il condamne à l'éternelle répétition, dans une implacable éternité de l'absurde. La seule solution, si solution il y a, c'est de fuir dans la contemplation esthétique ou de s'extraire de la malédiction par l'ascétisme et la négation de la vie. Ethique de l'extinction graduelle, version germanique du Nirvâna.

Cette conception, qui ne manque pas d'allant dans sa radicalité, pêche cependant par dogmatisme. D'où puis-je tenir que le réel est cette nécessité de la répétition, cette édition ne varietur de la même partition toujours recommencée? D'où me vient un tel savoir, qui de fait n'est qu'une option, une opinion, un pari métaphysique? Le réel serait-il soudain connaissable, objet d'un savoir apodictique? Le pessimisme, comme l'optimisme d'ailleurs, ne peut être autre chose qu'une projection du désir. A un certain moment de la réflexion la raison perd le contrôle et c'est le fantasme qui parle, dicte et décide. D'où cette recommandation critique : il faut toujours passer de la symptomatologie à la généalogie, et se demander : quelle est cette volonté qui veut que le Bien finisse par l'emporter, ou que le Mal soit l'origine et la fin de toute chose?

Comment dès lors entendre la phrase de Lucrèce : "eadem sunt omnia semper"? Littéralement : les mêmes sont toutes choses toujours. Cela n'implique en rien une thèse sur l'Eternel Retour du Même. Retour implique disparition. Où voit-on que les choses disparaissent et fassent retour? Rien ne naît, rien ne meurt, tout se transforme. Le même, ce n'est pas une forme particulière, un astre, un monde, un état du monde, c'est le principiel, le fondamental, c'est à dire les atomes et le vide, seuls principes éternels nécessaires à la constitution et à la compréhension du Tout. Le même c'est l'infinité des atomes dans l'infinité du vide, la chute, les chocs aléatoires, les rencontres imprévisibles - en des temps et des lieux également inassignables - des entrelacs, des répulsions, des convenances et des incompatibilités, le hasard des combinaisons générant des corps mortels, astres, galaxies, mondes innombrables, métaux, végétaux, animaux, humains, et sans doute d'inconcevables formations lointaines dans l'immense univers. Cela, cette loi de nature, ne change pas. Ce qui change c'est la forme des corps, leur composition, leur tissu atomique, tous soumis aux lois de la génération et de la corruption. Le temps est forcément linéaire, emportant toutes choses dans l'éternelle danse de l'impermanence universelle. Socrate est né, Socrate est mort, Socrate ne reviendra pas. On ne peut faire que ce qui a été n'ait pas été, on ne peut faire que ce qui est passé et trépassé ne le soit pas. Irréversibilité du temps et conscience tragique.

Au sens strict il n'y a jamais de retour. Les feuilles de ce printemps ne sont pas celles du printemps précédent. Ma disposition mentale, ce matin, est différente de celle d"hier. Pourtant, dira-t-on, comment ne pas avoir la sensation de répétition, ces feuilles-ci, ces humeurs-ci, ne présentant guère de différence notable qui m'oblige à en reconnaître la radicale nouveauté. Je réponds : ressemblance n'est pas identité. On peut incriminer la grossièreté de nos perceptions, l'appareil mental étant fait de telle sorte que nous nous précipitons dans la reconnaissance, la similitude des formes, pour notre intérêt vital, pour l'action pratique, et que dès lors les micro-différences ne nous intéressent pas. Nous percevons des généralités, négligeant les détails. Mais, ce matin, je vois sur mon balcon naître et sourire de petites fleurs, qui n'existaient pas hier matin. Je n'ai pu percevoir le doux glissement de la sève dans les tiges, la poussée insensible qui, depuis la racine, le long du tronc, dans les cellules, les tissus délicats, a fait germer, au point du jour, cette petite merveille de couleur rouge, qui s'ouvre imperceptiblement à la lumière. Je n'ai rien vu, et pourtant cela se fait.

Le sentiment de répétition serait-il une faiblesse de la cervelle? Une inattention? Une distraction existentielle? Une sorte d'absence, absence au monde, absence à soi, qui nous détourne constamment du réel? Bergson a écrit là dessus des pages remarquables, opposant l'inattention, la distraction nécessaire de l'homo faber à la conscience différentielle et infiniment ouverte de l'artiste. Cela ne suffit pas, malheureusement, à expliquer le sentiment de répétition. Mais nous pouvons comprendre que si la nature crée, détruit, renouvelle et recompose sans cesse, c'est nous, hélas, qui ne sommes pas à la hauteur de l'événement perpétuel.

"Le soleil est nouveau tous les jours" clamait Héraclite. Et pas seulement le soleil, mais la totalité agissante de la "physis". Nous y compris. Mais, bizarrement, l'homme, par quelque côté de son être, est inapte à sentir et à penser cette création continue.

J'ai parfois quelque peine à reprendre mon travail d'écriture, persuadé, à tort ou à raison, qu'ayant tant écrit je n'ai plus rien à dire, que je me condamne à la farcissure, à la ritournelle. La chose est évidemment possible, voire probable. Mais je sens aussi, dans l'autre sens, que tout acte d'écriture n'est jamais qu'approximation, filet d'araignée autour d'un indicible. Cet indicible, mon tourment et mon allégresse, est peut-être ce quelque chose qui sans cesse pousse à éclore, dans l'infinie diversité de ses formes.

Apeiron : racine de la poésie, racine inépuisable de tout ce qui naît sans naître, meurt sans mourir, éternellement jailli du Khaos.

 

 

 

 

3 Samsâra

 

 

 

 

Le samsâra c’est le cycle interminable de la naissance et de la mort dont l’Oriental aspire à se délivrer. Pour nous cette conception métaphysique est pour le moins obscure, voire absconse. Mais nous pouvons la mieux comprendre en examinant très prosaïquement le fonctionnement psychique, sitôt que nous acceptons de considérer les mécanismes de répétition qu’un Freud par exemple avait repérés, et qui causent tant de dommages. Répétitions d’échecs, ("Comment réussir à échoueré demandait Waslavitz dans un ouvrage récent), névrose de destinée (pourquoi telle personne se met-elle, malgré elle, dans les mêmes situations catastrophiques sans tirer aucun enseignement de ces ratages répétitifs), obsessions récurrentes, culpabilité, mortifications inefficaces, dépressivité, mélancolie. Freud avait fini par imaginer un instinct de mort pour rendre compte de ces phénomènes qui travaillent au malheur, contre la logique du principe de plaisir. Une étrange force, mystérieuse et innommable, conspire à priver le sujet de ses droits légitimes au bonheur, en le contraignant, contre toute logique, à la répétition, à la dictature du même, à l’éternisation de la souffrance.

C’est ici que la psychanalyse et la pensée bouddhique se rejoignent : même constat, que Freud explique par la puissance de l’inconscient, et que Bouddha exprime dans "la vérité noble de la souffrance".

Le Samsâra fonctionne comme un automatisme psychique, comme une ritournelle insensée : cela marche tout seul, de son propre mouvement, cercle sans cause identifiable, se nourrissant sans fin de sa propre énergie cumulative, structure mobile mais circulaire, impersonnelle, auto-centrée, auto-référencée, image parfaite de l’ « Auto-maton » : ce qui se meut de soi-même. Nul doute que Schopenhauer y verra l’image du vouloir-vivre, aveugle, absurde, inconscient, sans origine et sans fin.

Dans cette structure automatique il n’ y a pas vraiment de sujet : j’y suis, mais est-ce bien moi, à la fois moi et pas moi, cela m’entraîne malgré moi, mais avec moi, moi-victime, moi-complice, joueur joué, consentant et refusant, parlant parlé, agissant agi, à ne savoir où je suis, qui je suis, dans cette tempête qui me déboussole, dans cet incendie sans fin ni raison.

Mode actif, mode passif ? Grec et latin possédaient un troisième mode, particulièrement indiqué ici : mode moyen, à la fois actif et passif, et pourtant différent des deux : tiers inclus.

L’analyse du fantasme nous donnera quelques indications supplémentaires : dans le fantasme (mais aussi dans le rêve) on repère une structure mécanique relativement constante ; des personnages (par exemple une figure parentale, un frère, un rival, une femme, etc) ; une situation (danger, réussite d’un projet, échec, perte d’emploi etc) ; un mouvement psychique ( désir, crainte, espoir, affects divers) ; une énigme (être ou ne pas être, d’où viennent les enfants, la différence sexuelle etc) ; et enfin, et surtout un verbe qui exprime l’action du "sujet" (dire ou ne pas dire, frapper, être frappé, faire l’amour etc). Tout fantasme est bifrons : une face consciente et une face inconsciente. Il expose une situation dramatique où le sujet se trouve pris comme dans un étau, sommé de prendre parti alors que toute solution est boiteuse. Œdipe doit sauver la ville de la peste, mais ce faisant il se perd. Quoi qu’il fasse la Moira sera plus forte que lui. C’est le destin qui gagne toujours, traduisons : le samsâra.

Freud a eu le mérite insigne de découvrir la puissance du fantasme. Mais offre-t-il une perspective de salut ? Il semblerait que le fantasme soit la butée indépassable de l’analyse, le roc, le réel ultime, inanalysable. Alors que faire ? La seule chance du sujet, s’il veut éviter la répétition, c’est de faire un pas de côté, de se déprendre, de faire avec, tout en s’aménageant une aire de respiration en dehors, dans une sorte de dualité psychique, à la fois dedans et en dehors, boiteux irrémédiable et pitoyable. Heureusement dira Freud, à titre de consolation, "boiter n’est pas pécher".

Berne, le créateur de l‘Analyse Transactionnelle nous donne une remarquable théorie des jeux auxquels se livrent les hommes, jeux de rivalité, jeux de séduction, jeux sexuels, parades, jeux conjugaux, parentaux, et autres, jeux innombrables, extrêmement divers en apparence, mais en fait toujours les mêmes, inlassablement répétés, pour s’exprimer, communiquer, s’identifier, s’affirmer, se défiler, bref pour exister. Il est parfaitement possible d’en prendre conscience, en théorie, mais la chose est bien difficile dans la réalité, et bien risquée, car nous y sommes si fort impliqués que nous risquons, à les voir, d’en perdre toute assise. Qui donc a vraiment le désir de connaître les conditionnements qui lui donnent l’illusion d’exister, sans lesquels nous croirons que nous ne sommes plus ?

Où est le sujet ? A le chercher si profond nous nous demanderons s’il existe quelque chose comme un sujet. Ce qui est sûr par contre c’est que dans le fantasme, dans les jeux, dans la vie quotidienne toute entière aliénée au paraître et à la montre - dans le samsâra, en un mot – le sujet y est sans y être, masque ridicule d’une comédie sans auteur, sans origine et sans fin, et qui continue de son propre mouvement dans l’éternité de la méconnaissance.

C’est cela que Bouddha découvrit voilà deux mille cinq cents ans. Nous y sommes toujours. Avec cette question lancinante : est-il possible, sans périr, de sortir du Samsâra ?

 

 

 

 

4 Les douze chaînons de la causalité psychique

 

 

 

 

 « Les concepts ont pour cause l’ignorance

 la connaissance a pour cause les concepts

 le nom et la forme ont pour cause la connaissance

 les six sens ont pour cause le nom et la forme

 le toucher a pour cause les six sens

 la sensation a pour cause le toucher

 le désir a pour cause la sensation

 la possession a pour cause le désir

 l’existence a pour cause la possession

 la naissance a pour cause l’existence

 la vieillesse et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, la peine, le désespoir ont pour cause la naissance ».

 

Ce texte difficile et lumineux est présenté généralement sous l’appellation : les douze chaînons de l’interdépendance. Il exprime la loi de conditionnement mental qui nous attache au Samsâra, fondée sur l’observation minutieuse des rapports de dépendance entre les actes mentaux, remontant des effets vers la cause : l’ignorance. On peut lire dans l’autre sens : l’ignorance détermine l’apparition des concepts (représentations fossilisées, facteurs de répétition) ; les concepts constituent une connaissance (mutilée, fallacieuse, tendancieuse) ; la connaissance détermine l’apparition du nom et de la forme (structure réifiée comprenant l’identification à une unité corporelle, à un nom, un personnage, une pseudo singularité) ; le nom et forme détermine l’action des six sens (les cinq sens traditionnels plus la conscience entendue comme appareil d’enregistrement psychique) ; les six sens déterminent l’action du toucher (conçu ici comme opération fondamentale de rencontre entre l’organisme somatopsychique avec les objets physiques ou mentaux) ; du toucher résulte la sensation (contact déclenchant plaisir ou déplaisir) ; la sensation engendre le désir, comme tendance à la répétition de l’agréable ou aversion pour le désagréable ; le désir s‘exprime comme tendance à la possession ; la possession crée l’existence : formation d’un complexe somatopsychique solide, répétitif, convaincu de sa réalité, désireux de se continuer comme tel : naissance. Et de la naissance enfin tout le cycle des douleurs, des attachements, persévération infinie du Samsâra.

Il est remarquable que Bouddha présente ces rapports exclusivement sur le mode de la causalité. A telle cause tel effet, de manière à enserrer tout le processus dans une rigoureuse interdépendance causale. L‘essentiel est donc de remonter méthodiquement à la cause initiale, qui soutient tout l’appareillage démonstratif. Dans d’autres soutras il expose trois causes : le désir, l’aversion l’ignorance. Mais on comprend bien, ici, que la cause des causes est l’ignorance, alors que les causes plus proches, plus aisément identifiables, le désir et l’aversion, se ramènent comme effets à l’ignorance.

Mais alors, quelle est cette ignorance ? C’est très clair : ignorance de l’impermanence universelle, le moi y compris (toutes les constructions sont impermanentes) ; ignorance de la souffrance (tous les composés sont insatisfaisants – puisqu’ils n’ont aucune chance de durer) ; ignorance de la non-existence d’un soi, substantiel, solide et permanent. On voit que ces trois propositions se tiennent rigoureusement, inséparables et complémentaires. Les ignorer aboutit nécessairement aux vues erronées, selon lesquelles on se forme l’idée d’un moi stable et permanent ( « la naissance ») dont toute l’activité consistera, par la pérennité du désir, à reproduire sans fin l’illusion de la possession de soi et des objets de satisfaction, construisant un monde fabuleux d’illusion ("les concepts"), destiné à sauvegarder la chimère d’une existence « individuelle ».

L’extrême difficulté de ce texte tient à ceci : le lecteur moderne risque de mal interpréter les termes de "concepts", d’ "existence » et de "naissance". Concept est une traduction discutable : il s’agit clairement de représentations, qui dans le texte ne peuvent qu'être fausses, puisqu’elles sont induites par l’ignorance. Par existence il faut entendre une réalité somatopsychique, une représentation, encore, mais affective, sensorielle, "fantasmatique" plus qu’intellectuelle. Et par naissance la production, dans le monde, de cette existence, qui jouira dès lors d’une fausse autonomie, s’éternisant dans la répétition et l’autoproduction de soi. D’où l’illusion d’un soi. Ces précisions, quelques peu pédantes, excusez-moi, sont nécessaires pour dissiper une ambiguïté : ce ne sont pas l’existence et la naissance, en elles-mêmes, qui sont condamnées, mais la naissance et l’existence d’un conglomérat névrotique, d’un complexe morbide responsable du malheur : la vie selon la logique du Samsâra.

J’avoue que moi-même j’ai longtemps donné dans cette erreur de lecture et je ne parvenais pas à éclairer un point crucial : Bouddha est-il un pessimiste, ennemi de la vie, à lire certaines déclarations assez terrifiantes sur le malheur de l’existence, la morbidité du désir et la nécessité de l’ascèse? C’est là une difficulté majeure pour l’Occidental qui cultive le plaisir et l’affirmation de soi. Suivre l’enseignement de Bouddha reviendrait à ruiner radicalement les fondements et les préjugés de notre culture. Ce qui est d'ailleurs exact. Mais pour autant ce n'est pas la vie en tant que telle qui est condamnée, c'est la vie aliénée au moi, à la destruction de la nature et à la domination des puissants. Bouddha, comme Epicure, enseigne la vie selon la vérité.

Tout cela me semble de plus en plus lumineux. Mais que d'erreurs faut-il avoir commises, et comprises, pour en tirer un enseignement! Il faut en saisir le caractère profondément rationnel, scientifique, expérimental que chacun peut vérifier dans l'observation impitoyable et lucide de sa propre vie.

 

 

 

 

5 METAPHYSIQUE de l’EVENEMENT

 

A   

 

Posons la Faille comme origine absolue, quelle qu’en soit la forme historiquement déterminée, trauma originel, naissance, séparation etc. La Faille est à la fois le premier événement d’où s’origine la série qui constituera la ligne de l’Aïon, avec ses répétitions récurrentes, et un opérateur an-historique, si par là on entend la forme et la structure qui commandent la répétition. Parler d’événement historique an-historique est évidemment une contradiction dans les termes, mais c’est une manière de dire que l’événement comme tel, en tant qu’il se produit et se répète, n’est pas l’élément fondamental. C’est la structure qui est déterminante, qui s’origine d’un premier moment, mais qui comme structure précède métaphysiquement toute effectuation. C’est dire que la structure préexiste de toute éternité, et résiste à toute modification. C’est bien en ce sens que les événements ultérieurs sont toujours déjà passés et toujours à venir sur la courbe inexorable de l’Aïon, figure fatale de l’éternité.

De cette Faille originaire on peut faire dériver une seconde courbe, aussi nécessaire et durante que la première : c’est la ligne du désir, qui du début à la fin commande l’activité et la pensée humaine. Cette seconde ligne – appelons-là Chronos, puisque le désir est dans le temps, exige le temps pour s’accomplir, alors même que sa finalité est la suppression du temps comme tel. Le désir naît et renaît indéfiniment (Freud disait qu’il est indestructible). Visant tel objet halluciné comme satisfaisant, il y vivra une déception plus ou moins vive selon la loi d’une perpétuelle et indépassable inadéquation. Comme un furet il court, il court sur sa courbe métonymique, et ne s’arrête jamais vraiment, même s’il connaît de ci de là des stases et des éclipses.

Dès lors il est possible d’articuler la ligne de l’Aïon à celle du Chronos, ou plus simplement la série des événements et celle des désirs. L’événement, dans sa répétition, réactualise, sous une forme ou une autre, la Faille originaire, inscrivant à chaque fois dans le cours du temps la césure du trauma, rouvrant inlassablement la plaie de la première béance, qui à chaque fois nous apparaît toujours nouvelle et toujours déjà antérieure. C’est ainsi que la courbe métonymique du désir qui se promet un avenir, qui anticipe un avenir selon l’ordre du temps, est perpétuellement brisée, hachurée par l’événement qui apporte un démenti à l’imagination. Et de fait, si nous pouvons goûter des satisfactions, il est patent qu’elles ne sont jamais telles que nous les avons imaginées. Toujours un écart vient signer l’incompatibilité des deux logiques, rouvrir la plaie, éterniser la béance. Décidément Aïon et Chronos, tout en se rapportant l’un à l’autre, ne se rejoignent jamais. Formule du tragique.

Il est remarquable que tout homme a une conscience à peu près exact de ses désirs, ou plutôt des objets de désir, acceptant plus ou moins l’insatisfaction chronique, se consolant peu ou prou, et trouvant bien de ci de là quelque objet de jouissance. Cela n’est pas grandiose, mais cela permet d’exister. Plus rares sont ceux qui s’interrogent sur cette étrange et perdurante expérience du ratage structurel. On se demandera ici si le ratage n’est pas une nécessité absolue, une protection, une sûreté qui permet de sauvegarder la vie. En somme maintenir la béance, la renouveler sans fin serait le meilleur moyen d’éviter la catastrophe. Mais quelle catastrophe ?

 

 

 

B METAPSYCHOLOGIE DU DESIR

 

 

 

Pour répondre il faut interroger la structure propre du désir, en porter au maximum de puissance les implications. Quelle est la cause du désir, en dernière instance ? La Faille. Quel est son objet ? C’est ce n’importe quoi qui est halluciné comme apte à créer la satisfaction. Le But ? La satisfaction. Mais en quoi consiste la satisfaction? Au niveau minimaliste c’est la baisse de tension. Au maximum ce serait l’abolition de la Faille par un processus rétroactif qui, en plaçant le sujet dans l’antériorité absolue, abolirait le sujet dans le retour à l’unité d’avant la séparation. En radicalisant l’analyse on obtient cette proposition étrange que la fin du désir (sa finalité) coïncide à son annihilation par suppression définitive de toute tension. Mais cette fin n’est jamais atteinte, et pourquoi ? Parce que le processus temporel du désir (chronos) comme expansion absolue se voit régulièrement amputé, écorné, sectionné (sexué) par l’irruption de l’événement, qui rouvre la Faille, et relance le processus. Il en résulte que si la Faille est bien l’origine du désir, elle provoque son ratage, et, ramenant à l’origine (relative), réactive le désir. Si bien que si dans l’absolu le désir décrit bien la courbe rétroactive vers l’origine, cette rétroaction est brisée par l’événement, qui agit à la fois comme obstacle indépassable, et en même temps comme condition de la relance.

Je ne vois point de solution à cette énigme, car si l’événement ne jouait pas son rôle, c’est le réel comme limite absolue qui prendrait le relais. Comme on dit : quand il n’y a pas de limites il y a des bornes. Mais dans la plupart ces cas c’est le langage, la culture répressive, les institutions ou la police qui se chargent de présentifier la limite, en l’absence de l’événement.

 

 

 

 C ETHIQUE

 

 

 

Partant de là il est possible de dégager une éthique, ou plutôt deux niveaux de l’éthique.

Le premier consiste à prendre acte de l’insatisfaction indépassable et de s’en accommoder. C’est ce que font la plupart des hommes, bon an mal an, renvoyant la satisfaction totale à la vie post mortem. C’était d’ailleurs, soit dit en passant, le fond de commerce des religions monothéistes. De nos jours, l’absence de perspectives de ce type, et de leurs succédanés politiques, laisse un vide dans la conscience. On peut en souffrir, on peut aussi décider de pactiser avec le mal. C’était l’enseignement d’Epicure qui nous enjoint de renoncer à l’illimité du désir par la juste compréhension des lois de nature. L’eudaïmonia sera le juste équilibre des tensions et des plaisirs.

La seconde voie, tout en renonçant dans le concret de l’existence à la satisfaction du désir, offre à la pensée intuitive un chemin de contemplation, une theoria qui réalise à sa manière la réunification de la partie et du tout. Les réalisations du désir humain ne sont que des approximations, des œuvres imparfaites et incomplètes mais qui peuvent valoir comme symboles de la totalité absente et insaisissable. C’est ainsi qu’il faut comprendre l’Ethique de Spinoza. S’élever par degrés d’une compréhension morcelée et fallacieuse vers la juste raison des choses est déjà un exceptionnel exploit. C’est ce que se propose toute philosophie digne de ce nom. Mais saisir la totalité dans l’intuition d’un esprit unifié, ce serait la béatitude si l’homme en était capable. Mêmes les meilleurs devront se contenter d’aperçus fragmentaires. Ce ne sera pas grave si l’on peut comprendre que la partie est le symbole du Tout, et que le Tout existe dans la partie, non pas extensivement bien sûr, mais selon une analogie poétique dont il faudra se satisfaire.

 

 

 

 6 Inconscient dynamique

 

 

Il est bien des manières d'aborder la problématique de l'inconscient. Et d'abord, inconscient ou inconscients? De l'inconscient il en va comme du reste : c'est un mot, mais quelle est la force qui s'empare du mot, et pour quel usage? S'agit-il de pérenniser la souffrance en nous plongeant dans un déterminisme sans issue, en creusant sans fin le sillon obscur de la culpabilité, du ressentiment et des passions tristes? S'agit-il de nous convaincre de l'impossibilité de toute déclinaison, de tout clinamen novateur, de toute liberté de créer? Dans ce cas soyons freudien ou lacanien, on trouvera toujours quelque raison de chanter les lois sinistres du conditionnement et de la répétition. : l'inconscient est structuré comme un langage, le sujet est attelé interminablement à la chaîne des signifiants, cloué à la roue d'Ixion, pauvre pantin d'un désir irrévocablement aliéné à la dictature de l'Autre, concaténé par un fantasme indéchiffrable, et renvoyé pour finir au semblant et à l'aliénation sociale. "S'identifier sans s'identifier" - ah la belle formule! Même une chatte y perdrait ses petits.

Je préfère, et de loin, une conception plus dynamique. Après tout, pour paraphraser Epicure, il n'y a pas de nécessité à se plier à la nécessité, et c'est manie de théologien que de débusquer partout l'araignée macabre de la nécessité. Ce que décrivent nos auteurs ce sont les mornes écuries du Samsâra. Mais qui nous contraint à butiner sans cesse les fleurs délétères du Samsâra? Il faut prendre acte de ce qui nous conditionne, non pour éterniser le retour, mais pour s'en délivrer, pour danser! Or que voyons-nous? Au mieux l'adaptation critique, au pire la dépression, et entre les deux l'analyse interminable. Et pourquoi cela? Par quelque maladresse du thérapeute, ou pour des raisons structurelles? Si l'on soupçonne toutes les formations mentales, si l'on harcèle sans pitié toute ébauche de création en y lisant quelque coupable intention incestueuse, on finit par détruire le ressort intime de l'élan vital, par une sorte de culpabilisation monstrueuse qui pollue toute pulsion, toute image, toute pensée, tout désir. Il ne reste au sujet que le spectacle macabre de ses yeux exorbités, en face de Perséphone.

L'analyse est interminable par définition. On commence par plonger dans les mécanismes de la répétition, en croyant sincèrement y débrouiller quelque logique ultime qui nous délivrerait, et puis, mécaniquement, on génère un renforcement pathétique de la répétition par la répétition même, selon un cercle logique que rien dès lors ne pourra rompre, hormis un saut volontariste hors de l'analyse. Si la répétition nous conditionne comment pourrait-elle nous libérer? C'est le même paradoxe que la religion : si la vie est mauvaise nous sommes dans la souffrance. On nous expliquera qu'il faut souffrir encore pour nous libérer de la souffrance, et pour finir, ne voyant nulle solution ici bas, on nous raconte des sornettes sur la béatitude dans un au delà fantaisiste, censé réconcilier la vertu morale et l'inaccessible félicité (Kant).

Mais laissons cela. Il y a une autre ligne spéculative et pratique, de Spinoza à Groddeck, qui affirme l'inconscient dynamique, créateur, initiateur de vie, d'art, de plaisir, et - osons le mot - de volupté. "La philosophie est une méditation de la vie non de la mort". Lorsque Spinoza affirme que le désir est l'essence de l'homme il n'y voit nulle malice, nul satanisme de l'Autre, nulle abjection morale, nulle culpabilité, nulle indignité. Le désir c'est l'élan vital. Et quel mal y aurait-il à vivre, à désirer conserver et accroître sa puissance d'exister? Le mal, car le mal existe évidemment, c'est dans la dépendance inévitable aux puissances externes qu'il faut le rechercher, et non dans quelque vice originel, quelque "péché originel" de la nature humaine. Sinistre invention de prêtre, que de nous condamner dès la naissance même, de marquer notre apparition du sceau de l'infamie, comme si naître était en soi une faute, un vice, une malédiction, mieux, un crime contre nature! Il fallait du génie pour concevoir une nature qui se retourne contre soi, en affirmant que la naissance naturelle est contre nature! Et pour concevoir un dieu sadique exigeant le sacrifice du nouveau-né, des pulsions, du désir, et de toute joie de nature!

Je retrouve en moi des indignations d'enfant, mais avec l'acuité et la gravité de l'homme mûr, plus scandalisé que jamais de ce mauvais tour qui nous a été infligé! Comment a-t-on pu inventer un dieu qui nous somme de nous nier, de nous expurger, de nous émasculer, de nous évirer au bénéfice d'une instance fantasmatique et perverse? Qui donc, qui donc est le Grand Pervers?

Je vois partout autour de moi refleurir les pétales et le pistil de la culpabilisation. Notre époque renoue étrangement avec l'ère des inquisiteurs et des sorcières. Le remugle infâme de la réaction de partout nous obsède, nous gangrène, pollue notre joie. Ma génération, qui s'est enflammée d'espérance, d'orgie et d'enthousiasme voit inexorablement se fermer les portes de la vraie vie. Nous aurons tout connu, tout exploré, tout expérimenté, pour nous voir, en fin de course, patauger dans la souille. De tous côtés, l'Infâme aux mille bras, l'Hydre abominable repousse, étend ses tentacules aux parages de l'horizon. Et dans cette débâcle généralisée une part, et non des moindres, revient à la théologie psychanalytique.

Il faut renouer avec les grandes intuitions libertaires de l'inconscient dynamique : affirmation, irresponsabilité, innocence, gratuité, créativité. Dynamisme de la pulsion. Inventivité des forces. Positivité du désir. Elan vital. Groddeck contre Freud. L'art et la création contre l'analyse. Le Clinamen contre la répétition. Eternel Advenir. Eternelle naissance des soleils du fond obscur et fécond de la nuit. Apologie de la lumière, et gloire d'Apollon.

Il faut de la force pour expulser, de l'agressivité saine pour expulser, pour oublier, pour faire place. Dionysos destructeur et constructeur. Dionysos traceur de routes, toujours déplacé, toujours ailleurs, dé-rivant, dé-lirant, délivrant. Dionysos génie de la métamorphose, lui qui efface la route prise et ouvre à jamais de nouvelles routes, inespérées, radieuses et fécondes. Dionysos et Apollon, à la fois deux et le même.

Et pour finir se confier soi-même sans réserve à l'inconscient qui délivre et qui crée.