CHAPITRE QUATORZE : Du SENS et de l'AB-SENS

 

 

 

TABLE

1 On veut du sens!

2 Le sens du sens 

3 L'absurde et l'Absens 

4 Tetralogikon I, II, III, IV

 .

 

 

 

1 On veut du sens!

 

L'empereur demande à Bodhidharma : "Qu'est-ce que le bouddhisme?" Réponse : " tout est vide, rien n'est sacré"

On ira difficilement plus loin dans la suppression du sens.

Cette idée paraîtra affolante. Du sens, on veut du sens! Du sens pour vivre et du sens pour mourir. Du sens pour la guerre et pour la paix, pour le travail, la famille, la patrie, et tout le reste. Les hommes supportent tout, souffrent tout, acceptent tout, et le pire, si l'on leur fournit du sens. C'est bien là le terrible, pour le sens on tyrannise, on torture, on colonise, on évangélise, on inquisitionnise, on martyrise. Et pour le sens on édifie des pyramides, des temples, des églises, des tribunaux, des prisons, des écoles, toujours le sens, la religion du sens. Mais alors quelle est la fonction du sens? C'est la fonction d'un symptôme et d'un fantasme : recouvrir la brèche, colmater le trou.

Les hommes d'autrefois, ne pouvant guérir certaines maladies, ont inventé le péché. Si nous souffrons c'est de notre faute : c'est dur à supporter, mais c'est supportable. L'absurde est écarté. Au moins quelqu'un, un dieu, jouira-t-il de nos malheurs, comme font les dieux d'Homère au spectacle de la guerre de Troie.

Voyant un animal mourir personne d'entre nous ne se demande si sa vie, et sa mort, ont un sens. J'imagine un dialogue entre un maître et son disciple. L'homme demande : qu'est-ce qu'un arbre? Le maître répond : c'est un arbre.

On ne comprendra les divagations d'un Pyrrhon, sa tranquille négation de tout discours, y compris du sien propre, qu'à la lumière de cette ruine intégrale, et sans reste, de toute interprétation, de quelque nature qu'elle soit. Son unique souci fut de nous libérer de cette obsession du sens, qui est l'envers glorieux et fumeux du langage.

 

 

 

2 Le sens du sens

 

 

 

Qu'est-ce qui fait sens? C'est d'abord une motivation, un désir. Si je me forme dans une branche professionnelle, c'est que, dans ce métier, j'espère exprimer quelque chose de ma propre nature, agir mes capacités physiques et psychiques, réaliser un projet. Manifestation de la santé fondamentale, de l'énergie pulsionnelle, des forces actives que je sens bouillonner en moi, et qui exigent une expression libre. Mais cela ne suffit pas. Si je veux devenir boulanger c'est pour faire du pain. L'activité est orientée vers la réalisation d'une œuvre, comme le désignait ce beau mot d'"ouvrier". Cette œuvre, à son tour, exige pour s'accomplir en tant que telle, une rencontre, un échange avec quelque autre, humain le plus souvent, qui la reconnaisse comme œuvre, l'acquière dans un processus d'échange, lui confère par là sa valeur d'usage, marchande ou symbolique, et le plus souvent les trois à la fois. On n'imagine pas un boulanger faire des pains qu'il jette au ruisseau. C'est la confirmation symbolique qui donne valeur à la création, hissant le "produit" au rang d'une œuvre culturelle. Le pain sera à la fois un objet comestible affecté d'un prix de vente, une œuvre sociale, un signe culturel, un signifiant symbolique. Hors de quoi l'activité n'a plus de sens, comme on voit de nos jours, dans l'implacable dépréciation du travail, réduit à la pure production mercantile. Les pathologies actuelles, notamment les suicides d'employés et de cadres, confirment tragiquement notre analyse.

Le sens ne se peut concevoir au niveau d'une unité fermée sur soi. Un mot, tout seul, n'a aucun sens, si j'admets, avec Saussure, que tout signe linguistique se définit par différence avec les autres. C'est le rapport de la partie (le mot) au tout (la langue) qui fait sens. Mais ce sens-là, je veux dire du mot isolé, est purement virtuel. On ne pense pas, on ne parle pas par mots isolés, mais par bouts de phrases, combinaisons minimales de mots, qui font sens, ou pas, par le positionnement d'une signification perceptible. Le sens apparaît au bout de la phrase, dans un processus de clôture signifiante, et si je suspends la phrase en son milieu la signification restera ambiguë, voire inintelligible. C'est le point final qui clôture la signification, la fixe dans le sens. A partir de quoi un échange sensé est possible, une relance de l'expression. Pour faire un dialogue il faut définir les termes, respecter le principe d'identité, constituer des phrases, repérer et éliminer les ambiguïtés, établir un code consensuel de significations, accepter la prise de parole et le jeu du va-et-vient, ensemble progresser vers un sens plus affiné. Pour qu'il y ait sens il faut à la fois un système cohérent de signes, un ordre symbolique qui établit les rapports linguistiques, et un pacte social, un consentement, un engagement dans la parole qui fasse sens, sur la base commune d'un renoncement à la violence, et d'un pari sur les vertus du langage.

De tout ceci il résulte que le sens est une nécessité psychologique pour l'individu, dans ses désirs et ses actions, mais sur fond de nécessité sociale. Le sens est une liaison, une re-liaison. Linguistique (signification, expression et communication), psychologique (sens de l'action, sens de la vie) et socioculturelle (vie de la cité, travail, échanges symboliques). L'humanité est cette étrange espèce qui construit une gigantesque toile d'araignée imaginaire et symbolique - pourquoi? Pour éloigner, contenir, retenir, neutraliser - quoi? - le réel.

C'est en ce lieu d'un manque structurel, d'une forclusion vitale que s'origine l'authentique interrogation philosophique. Il serait aisé de montrer que, dans sa longue histoire, la philosophie traditionnelle s'est effectivement ouverte à cette problématique (voir Anaximandre, Héraclite, Démocrite, Schopenhauer et quelques autres), mais, souvent hélas, pour reconduire et légitimer le processus du sens au mépris de la vérité. C'est que les philosophes sont d'abord des hommes, et à ce titre fort portés, comme chacun, à vouloir du sens dans sa vie et son action, d'autant que le public demande du sens au philosophe quand les valeurs sociales vacillent, comme de nos jours. Mais c'est là trahir l'inspiration fondamentale de la philosophie, qui devrait refuser les charmes fallacieux du discours idéologique pour s'en tenir fermement à sa mission : démasquer le réel. Si j'évoque une a-philosophie, c'est très précisément pour conjurer cette tentation du sens, qui ne fait que flatter nos désirs, caresser nos fantasmes, et nous leurrer dans notre incorrigible narcissisme.

Autant dire que l'AB-SENS n'est pas un concept populaire, et qu'il ne le sera jamais. Mais je ne vois pas d'utilité particulière à baptiser du nom de philosophie des discours qui brodent savamment sur les lieux communs, traficotent la vérité au nom du socialement utile, du politiquement correct, et autres farines. Il y a des journalistes, des politiques, des intellectuels patentés qui font profession, très efficacement, de boni-menteurs publics. Ce devrait être notre vertu, notre honneur et notre gloire de ne pas nous acoquiner avec ces gens-là.

 

 

 

3 L'absens et l'absurde

 

 

 

A considérer l'immensité du ciel et de l'espace, à imaginer des milliers de galaxies dispersées dans le vide, plus que Pascal saisi d'effroi, je tombe dans une sorte de stupeur, et alors cette pensée m'envahit : "cela n'a pas de sens!" La disproportion est telle qu'aucune représentation n'est possible, l'imagination elle-même cédant au vertige, dans l'affolement de toutes mes facultés. Qui sommes-nous pour juger, mesurer, calculer l'inconcevable? Je le sais bien, il est des astrophysiciens qui s'ébattent dans ces immensités, qui soupèsent les distances, se débattent dans des spéculations sur la naissance et la durée des étoiles, l'incurvation de l'espace, jouant des milliards d'années-lumière comme s'il s'agissait de mètres et d'hectomètres, mais je me demande souvent s'ils ne perdent pas la boule à l'aune de leurs extravagances. Certains même soutiennent qu'il existe non pas un univers mais des milliers, des millions, et plus encore, jusqu'à nous précipiter dans une sorte de psychose de l'illimité. La science poursuit légitimement son travail d'exploration, cela va sans dire, mais le profane que je suis est renvoyé à son incapacité constitutive : "cela n'a pas de sens". Au rebours on peut estimer que voilà une excellente occasion de philosopher sur les limites de l'entendement, et en tirer leçon de modestie. Car au total, que savons-nous? Etrangement, toutes ces découvertes éblouissantes ne modifient guère notre position dans le monde, et nous ne sommes guère plus avancés qu'à l'époque des cosmologies de Thalès ou d'Anaximandre. C'est un peu moins faux, mais non pas ostensiblement plus vrai. Et de toute manière, que l'on soit partisan d'un plurivers infini ou d'un unique univers limité, en quoi cela nous concerne-t-il, au bout du compte? La science est admirable, elle suscite et excite de nobles facultés de connaissance, elle a sa dimension poétique propre, elle fait rêver, s'étonner, admirer - pour nous jeter dans un embarras plus grand encore : docte ignorance qui supplée, sans rien changer, à l'ignorance simple, avec quelques questions de plus, et la conscience accrue du non-savoir.

Cette impression de non-sens radical je l'éprouve très souvent, en d'autres domaines encore : on s'acharne à vivre, un jour de plus, encore un jour, et cela fait bientôt un mois, une année, deux années, dix années, et au bout du compte, comme les feuilles d'automne, on sèche, on dépérit, on glisse au trépas. Je veux bien qu'on se trouve d'excellentes raisons de vivre, utilité, plaisir, devoir, responsabilité, ou tout simplement la voix de la nature qui nous incline à persévérer dans son être, sans doute, mais après, sous le regard de la raison, qu'est-ce à dire, sinon que cela n'a pas de sens? C'est toujours encore un absurde radical que nous trouvons à l'origine des choses, aussi absurde que l'immensité inconcevable de l'univers, ou l'infiniment petit, ou l'organisation de la société, ou la guerre, ou l'égoïsme indécrottable des humains, et la lutte des espèces pour se continuer à l'identique à travers les siècles des siècles. C'était, somme toute, une croyance fort habile et élégante de s'en remettre à une divinité tutélaire, responsable et garante du sens : "Dieu ne fait rien au hasard, même si ses voies sont impénétrables". Que voilà une réponse éclairante! "Dieu, asile de l'ignorance". Mais si l'on découvre que le roi est nu, que le Grand Autre, bien que nécessaire à fonder en droit le rapport entre les hommes, n'est qu'une convention, un artifice de la raison, sans contenu ni visage, simple forme priori, alors que se passe-t-il? L'absence de sens, l'Absens fait une irruption fracassante dans la conscience, emporte toutes les certitudes, exhibe la vacuité essentielle de toute représentation. Moment terrifiant et sublime, sublime de terreur et de beauté. Car il y a de la beauté, et cela ne fait qu'ajouter à l'énigme. Après tout le ciel pourrait être essentiellement laid, la terre noire, les étoiles éteintes, noir et gris pour l'éternité, mais non, la mer est sublime, le ciel infiniment varié, les arbres réjouissent nos cœurs, il y a de séduction à vivre dans ce monde en dépit de toutes les laideurs. La beauté qui nous enchante ajoute à l'illusion, projette une illusion de sens, conspire à l'hypnose générale, et redouble la déception.

Il faut en prendre son parti : l'Absens est le statut du réel. Les hommes s'en accommodent fort bien, en général, et tirent de leur propre fond de quoi alimenter l'instinct de vie. L'imaginaire offre ses services, et nous voilà pourvus de croyances, d'idéologies diverses et variées, d'idéaux et de valeurs, auxquelles chacun brûle de sacrifier sa vie. D'où la fureur, la violence et la guerre. Mais cela occupe, distrait, fait passer le temps. Et l'on tue le temps en espérant le vivre. Telle est la tragi-comédie des hommes.

On dira: "Mais quel est l'intérêt de visiter les zones grises de l'Absens? N'est-ce pas là nécromancie, nécrophagie, nécropathie?" Ma foi, que chacun fasse selon son cœur. Il y eut, dans l'histoire humaine, quelques originaux pour s'interroger sur le fondement. Ceux-là, en bons médecins, ont diagnostiqué la folie ordinaire, folie du sens. L'Absens n'est pas une idée confortable, ce n'est même plus une idée. Elle ouvre à l'abîme de la vérité. Aussi importe-t-il de s'y frotter.

 

 

 

4 TETRALOGIKON : les quatre termes nécessaires à une logique de l'Ab-sens

 

 

                   (I) 

 

Pour Epicure la sensation est toujours vraie en tant qu'elle me donne directement le contact avec les objets : expérience de la réalité sensorielle. De loin la tour m'apparaît ronde, de près carrée. C'est qu'elle est ronde de loin et carrée de près. Etre c'est apparaître. Je ne puis rien savoir au-delà, ou en deçà. Bien sûr je peux comparer les deux images, il n'en reste pas moins qu'elle m'apparaîtra toujours ronde de loin et carrée de près. Le jugement rectifie d'une certaine manière, en me permettant de comprendre que c'est la perspective, la distance qui déterminent l'image, la fait être de telle ou telle manière selon ma position dans l'espace, reste que cela ne modifie en rien la vision. Je vois le soleil se lever à l'est, se coucher à l'ouest, je peux savoir que c'est une perception déterminée par le mouvement des astres, mais je verrai toujours le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest. Là où nous parlons d'illusion d'optique, Epicure parle de sensation vraie, de contact réel. Comment faut-il ici entendre le réel?

Epicure ne parle pas du réel, il ne forme pas un concept général du réel qui s'opposerait par exemple à imaginaire, à illusoire, à irréel, à fantasmatique etc. Le réel n'est pas une catégorie en soi, qui se définirait par soi. Il n'existe de réelle que telle expérience sensible et concrète, tel toucher de corps, telle modification des récepteurs sensoriels, la peau, les narines, l'œil, l'oreille etc. Pour lui est réel un rapport entre un objet, ou un simulacre (un "eidolon") et une surface d'enregistrement, rapport de corps, grossier ou subtil, donc un contact, de près ou à distance. Le toucher est un contact direct, l'audition, la vision, l'olfaction des contacts à distance. Il est impossible de connaître réellement un objet en dehors de ce contact, et se poser la question "qu'est ce cette chose en dehors de mon contact" est en toute rigueur une absurdité. Une telle question ouvrirait la voie aux spéculations les plus fumeuses, réintroduirait la mythologie ou la métaphysique idéaliste dont il faut précisément se débarrasser. Et si l'on fait chemin du sensible immédiat vers l'invisible, par exemple vers une théorie des atomes et du vide, il faut bien s'assurer que cette théorisation risquée ne vient pas contredire l'expérience sensible, mais lui assure en quelque sorte une confirmation supplémentaire. Rien n'empêche en effet de penser que les atomes se meuvent dans le vide puisque cette théorisation est la seule qui rende compte des mouvements dans la nature. Epicure construit une représentation générale de la nature qui dissipe les ténèbres de l'imaginaire. Dans un tel monde il n'y a jamais véritablement de surprise, la théorie est assez large pour absorber tout événement imprévu dans les catégories de la physique et de la physiologie. C'est pourquoi Epicure estime que cette étude est un préalable nécessaire à l'éthique : discours long qui prépare le discours bref du Tétrapharmakon : "il n'est pas possible, sans l'étude de la nature, de recevoir en retour les plaisirs sans mélange". (Maxime capitale : XII).

Ce dont Epicure ne traite pas - par décision expresse - c'est précisément du réel. Le réel est absorbé dans le savoir. Le sage connaît les lois générales de la nature, et de là il peut interpréter ce qui advient selon une perspective physique universelle, quitte à proposer plusieurs explications différentes d'un même phénomène, pourvu qu'elles restent en accord avec les principes fondamentaux, comme il fait pour les phénomènes météorologiques ou astrophysiques. Il ne se réclame pas d'un savoir scientifique rigoureux, il ne cherche pas la théorisation précise, il s'accommode d'un savoir relatif, pourvu que les prémisses physiques soient respectées. Mais c'est malgré tout une logique du savoir. C'est le savoir qui fonde la vie heureuse. Dès lors le réel, et son poinçon de sublime terreur, est désamorcé dans l'œuf. Rien ne peut vraiment troubler celui qui sait.

J'admire Epicure, mais je ne suis pas sans réserve, notamment sur cette question de la vérité. Il me semble précisément que la vérité ne peut se réduire au savoir, que le savoir ne peut tout prévoir, même dans le cadre d'une physique élargie aux dimensions de l'univers. Pour nous, en fait, les choses ne se passent pas ainsi. Je vois plutôt un combat incessant entre la représentation (dont le savoir serait le cœur) et le réel, qui la déborde de toutes parts, la bouscule, la renverse dans l'imprévisible. Est réel précisément ce que je n'attends pas, ce que j'ai oublié de prendre en compte, ce que j'ai écarté inconsciemment, dont je ne peux rien savoir, et qui soudain me saute au nez, déjouant tous mes plans et mes projets. Le réel c'est ce qui désespère le calcul des probabilités, et tout calcul, quel qu'il soit. Le réel c'est le renversant. C'est le pavé dans la marre, c'est le surgissement de l'improbable. Après coup on pourra toujours interpréter, trouver des causes ou des raisons, mais avouons que dans le vif nous étions sans ressources, de toute part débordés : aporétiques. C'est à cette aune-là que je mesure l'effet de réel.

On dira que les temps ordinaires du travail, de la prévisibilité sont bien réels aussi. J'en conviens, mais c'est un réel recouvert par le savoir, balisé comme réalité connue et gérable. On y oublie le caractère spécifique du réel, comme hasard et dés-ordre. Et puis, un jour, c'est la peste à Athènes, les laves sur Herculanum. Notre ordre n'est qu'apparent, notre savoir que prévention. Représentation.

La vérité selon cette logique serait l'accueil de l'événement pur. A déguster sans retenue.

 

 

                                                        (2)

 

 

 

"S'efforcer à faire meilleure la prochaine étape, tant que nous sommes sur le chemin. Puis, arrivés au terme, se réjouir de manière égale." (Epicure : sentence vaticane, 18).

Il existe un chemin vers l'excellence, que nous pouvons parcourir étape par étape. C'est le travail de la pensée éclairée par la connaissance, l'expérimentation méthodique, le raisonnement. Hygiène, médecine, philosophie. On n'insiste pas assez sur la dimension volontaire, sur le tonos (l'effort) requis pour la progression éthique, selon une vision paresseuse, mal informée, de l'épicurisme. "Médite jour et nuit" disait pourtant le maître, "en toi-même, et avec ceux qui te sont semblables" (Lettre à Ménécée). Dans l''imagerie populaire le stoïcien est volontariste et l'épicurien nonchalant. C'est trop rapide, et faux. L'ataraxie doit de se conquérir de haute lutte parce que nous sommes plus ou moins fous, et que la plupart le restent. Principe de sélection : ce sont les meilleurs, soit de nature, soit d'application, qui atteignent le terme. Mais cette accession est hautement déclarée possible, sinon certaine, à qui fait l'effort nécessaire. Ainsi donc la philosophie peut s'achever dans un authentique accomplissement. Le terme est aussi la fin, le but réalisé.

Cette fin atteinte ("telos", la fin, mais aussi "péras", la limite) il n'existe rien de plus à chercher, ni à trouver. L'excellence est elle-même limitation, selon le canon de l'esthétique et de l'éthique grecques. Surtout il faut se garder d'une fuite en avant, d'une course indéfinie, dans une soif de savoir illimitée, une cupidité sans bornes. Rien n'est plus étranger à notre penseur que la soif de savoir pour savoir. Le savoir ne vaut que sous la tutelle de l'utile, et le seul utile c'est la félicité. Epicure n'a rien du chercheur moderne qui veut arracher à la nature ses derniers secrets dans une quête effrénée de pouvoir. Savoir l'utile, savoir ce qui sauve de la crainte et des passions, cela suffit. Le terme atteint il fait s'arrêter. Puis goûter, chaque jour et chaque nuit, le fruit de la quête, la joie qui demeure égale à elle-même, constante et assurée, quelles que soient les occurrences du sort. Epicure ira jusqu'à dire que la sagesse une fois acquise ne peut se perdre ni se défaire.

Il est assez singulier que ce discours ressemble fort à celui de Bouddha qui déclare vaines les ratiocinations métaphysiques, puisque le seul but de l'Enseignement c'est la cessation de la souffrance. Lui aussi pose résolument un terme, une limite à la quête philosophique, nibbâna pour l'un, ataraxie pour l'autre. De son côté Pyrrhon établit les conditions de l'accès à l'adiaphoria, la non-différence. Trois penseurs du terme, trois philothérapeutes : la philosophie est un radeau qu'on abandonne une fois atteint le rivage.

Cette idée peut décevoir. La philosophie n'est-elle pas l'aventure de l'esprit, l'ouverture infinie, la quête interminable de la vérité? Mais n'est-ce pas là confondre science et philosophie? N'est-ce pas une erreur dans la définition même de la vérité, conçue comme achèvement ultime du savoir? N'est-ce pas une folie passionnelle que cette soif éperdue de savoir, cette obsession du secret à dévoiler?

Nos philothérapeutes raisonnent autrement : il faut et il suffit que la vérité soit posée, comme référent, comme principe et comme fin, hors savoir. Par exemple : vérité de la souffrance, vérité de l'origine de la souffrance, vérité de la cessation de la souffrance, vérité du chemin qui mène à la cessation de la souffrance. Ou : vérité de la crainte des dieux et de la mort, vérité des lois de nature, vérité du plaisir comme début et fin de la vie heureuse, vérité du bonheur comme excellence. Le savoir peut interminablement parcourir les chemins entre ces bornes assurées, ces bornes, elles, précèdent tout savoir, délimitent tout savoir, survivent à tout savoir. Le savoir peut y conduire, indirectement, mais elles, de leur nature, ne sauraient s'y résoudre, encore moins s'y résumer. Car ici il n'est plus question de contenu quantitatif, d'accumulation, de théorisation, de conceptualisation. Le savoir n'y ajoutera rien, n'y retranchera rien. La vérité demeure, identique à soi : il n'est qu'à vivre dans sa lumière, égal à soi-même, dans l'excellence.

 

 

                                               (3)

 

 

Spinoza : Ethique, IV, Préface. "La nature n'agit pas en vue d'une fin ; car cet Etre éternel et infini que nous appelons Dieu ou Nature, agit avec la même nécessité qu'il existe. Nous avons montré en effet que la nécessité de nature par laquelle il existe est la même que celle par laquelle il agit. Aussi, la raison, ou la cause, par laquelle Dieu ou la Nature agit, et celle par laquelle il existe, sont une seule et même chose. N'existant donc pour aucune fin, il n'agit pas non plus en vue d'une fin, et, comme son existence, son action ne comporte aucun principe ni aucune finalité."

C'est nous qui, en fonction du besoin, imaginons une fin à toute entreprise. Nous travaillons pour nous assurer la sécurité, le bien-être, la richesse ou toute autre fin, humaine, trop humaine. C'est ce que nous appelons le sens. Pourquoi tant d'efforts, de fatigue, de renoncements aux plaisirs immédiats, de contrition, d'obstination enfin, si ce n'est pour aboutir à quelque chose qui donne satisfaction, qui assure notre existence? Jusque-là rien à redire. La nature est parfois ingrate, il faut cultiver pour récolter. Logique du besoin, commune à l'homme et à l'animal. Mais les choses se gâtent avec le désir, s'il est entendu que nous recherchons un plus, une satisfaction morale, une reconnaissance, une raison d'exister. Voir l'échelle de Maslow. Chacun sait que si le besoin strict est limité, le désir est illimité. Dès lors le sens se perd dans l'illimité du Non-Sens. Pourquoi travailler pour gagner des milliards si l'on possède des milliards? Pourquoi se ruiner en chirurgie esthétique si le corps est déjà superbe, et que de toute manière il est destiné à crouler? Et ainsi à l'avenant. On voit bien qu'il est ici une forme subtile de délire, délire de reconnaissance, de perfection, de puissance, d'immortalité. Au sens strict cela n'a pas de sens, alors que le sujet est dans une recherche frénétique de sens : la vie lui semblerait absurde s'il ne suivait ce désir, cette projection du sens dans l'illimité. A l'inverse, rejeter totalement le sens, en revenir au pur besoin de nature est également absurde, d'une absurdité anthropologique. Même le plus pauvre, le plus démuni veut le petit superflu, le petit cruchon de vin, la cigarette chèrement acquise, par quoi il se pose comme humain face à la nature insignifiante. Ce surplus c'est le signe indestructible de la culture. Bilan : ni le non-sens de la recherche illimitée, ni le non-sens de la pure nature et du besoin. Entre les deux ce minimum indispensable de la vie consciente qui assure l'échange entre les hommes. ("plaisirs naturels et non nécessaires" dirait Epicure)

Ce que Spinoza dénonce c'est ce mécanisme de projection qui nous fait imaginer une finalité dans la nature. Pourquoi les roses, pourquoi les étoiles et les continents? La nature poursuit-elle un but lointain, entraînant l'humanité vers un avenir à l'avance tracé par quelque puissance transcendante? C'est ici que nous nous mettons à délirer pour de bon, attribuant nos catégories mentales à l'impassible nature. Et comme nous ne voyons nulle part à l'œuvre cette supposée puissance ultime nous nous forgeons un Dieu tout-puissant et tout savant, en qui nous remettons notre destin. De la sorte la nature se met à délirer avec nous, pour la grande joie des dévots!

"La rose n'a pas de pourquoi". Les étoiles pas davantage, ni les sources et les déserts. "Es ist so" : c'est ainsi. Ni raison ni finalité. Bouddha était fort subtil et juste : tout ce qui existe existe en fonction d'une interdépendance des causes, à l'infini : pas de rose sans eau, sans soleil, sans terre porteuse, mais chacun de ces éléments à son tour suppose les autres, est en connexion avec les autres, si bien qu'il est impossible de trouver une cause initiale, une cause des cause. La question de l'origine, de l'archè est une question impossible, si toute cause en suppose une autre, ou plutôt un entrelacs de causes, et la raison raisonnante se perd dans les sables.

Il faut nous résoudre à un paradoxe : poser l'Ab-sens comme régime du réel, et cependant concéder à l'homme un désir de sens. Comment imaginer une éthique, une politique, une psychologie sans référence à un sens minimal? D'une part considérer froidement le régime de la nature comme dépourvu de raison et de finalité, avoir la lucidité et le courage de voir l'indifférence du réel, en soi et à notre égard, et d'autre part vivre une vie humaine, qui ne peut se passer de sens : efficacité, opérativité, bien-être. J'écris, je souhaite être lu. Ecrirais-je si personne ne lit, ni aujourd'hui, ni demain? C'est que je ne suis pas une rose, même si, dans la contemplation sereine, je puisse envier la gratuité et l'innocence de la rose. Ne soyons pas tartuffes. L'homme désire dans l'orbe de l'humain. Mais il importe de ne pas se mettre à délirer, d'imaginer la nature à notre image, ni de se laisser emporter dans l'illimité d'un désir mégalomaniaque.

 

 

 

                                      (4)

 

 

 

"Souvent, dans ma vie passée, j'ai eu la visite du même songe : il apparaissait tantôt sous une forme, tantôt sous une autre, mais il me disait toujours la même chose : "Socrate, fais œuvre de poète et cultive la musique". Et moi, jusqu'ici, je croyais que c'était précisément ce que je faisais qu'il m'encourageait et m'excitait à pratiquer, et que, comme on encourage les coureurs, le songe m'excitait, moi aussi, à poursuivre mon occupation, à pratiquer la musique ; car pour moi, la philosophie est la musique la plus haute, et c'est à elle que je m'appliquais". (PLATON : Phédon, conversation de Socrate avant sa mort)

Un Socrate musicien! Cela peut nous surprendre, mais il y a là plus qu'une anecdote. Nietzsche, si peu tendre à l'égard du philosophe athénien, s'en souviendra, lui qui composait des sonates pour piano. Il lui reprochera, entre autres choses, d'avoir ruiné l'inspiration dionysiaque, bafoué l'esprit de la musique au profit de la pure rationalité. Mais ce témoignage de Platon demeure, qui nous invite à interroger la valeur du songe, excitant Socrate à composer, à écrire des poèmes en l'honneur du dieu. L'initiation première de Socrate à la philosophie venait du dieu, par la bouche de la Pythie : "Socrate est le plus sage d'entre les Grecs". Et voilà que sur le tard, le jour même de sa mort, Socrate nous fait cette confidence étonnante : le songe, envoyé par le dieu, lui fait obligation de composer en poète et en musicien. L'oracle, puis le songe. Socrate n'est pas le rationaliste que l'on croit, il demeure au plus près de l'inspiration apollinienne, il s'inscrit dans cette tradition ancienne qui place le dieu à l'orée de l'activité philosophique, comme faisaient Héraclite, Empédocle et Pythagore.

"Pour moi la philosophie est la musique la plus haute". C'est la même Muse, mère de la musique, de la poésie et des arts, qui parle, inspire, exige, commande. Parménide invoque la Muse à l'orée de son poème, et ainsi font-ils tous. Le philosophe est un inspiré, bien plus qu'un littérateur, un rhéteur ou un sophiste. Il se réclame d'une autorité indiscutable, d'une parole préexistante, d'un Logos antérieur à tout discours humain. Héraclite l'avait dit de manière souveraine : "A l'écoute, non de moi-même, mais du Logos...". Que cette antériorité soit décrite en Grèce sous des formes mythiques ne nous dispensera pas de chercher quelle elle est, pour nous, dans ce monde profane où nous sommes. Le risque, en effet, pour le philosophe moderne, est de se croire lui-même le fondement de son discours, comme s'il venait de naître au premier commencement du monde, et qu'il avait à charge de créer ex nihilo la source et le cours de la vérité. Subjectivisme, relativisme, sophisme. Nous parlons, si toutefois nous parvenons à parler, non de nous-mêmes, à partir de nous-mêmes, mais d'une source antérieure, qui nous inspire et nous féconde si nous savons nous ouvrir à sa parole.

Cette question est celle du statut de la vérité. Pour le Grec le poète et le sage parlaient vrai parce qu'ils parlaient à partir d'une instance universelle et sacrée. Pour nous, "a-theoi", quelle serait cette source? Qu'est ce qui, nécessairement, nous précède, nous porte et nous emporte. C'est le "es gibt" de Heidegger, le "il y a" de Marcel Conche, ce fondement universel, inconnu, inconnaissable, que l'on peut appeler Nature, ou Réel, sans quoi rien ne serait, ni univers, ni vie, ni langage. Si nous espérons ne pas parler pour ne rien dire - comme font la plupart - il nous faut nous ranger à cette loi d'antériorité fondatrice, référence nécessaire de tout discours, fondement de toute parole. C'est cela, pour nous, le réel.

Dès lors, pour nous, musique ou poésie ou philosophie, c'est de cette source-là que procède l'entreprise de vérité, que l'on se gardera bien de rabattre sur un savoir. Revenons à cette évidence : la vérité c'est l'accueil du réel.