CHAPITRE VINGT DEUX : Du SUJET

 

 

 TABLE

1 Du Sujet et du Moi

2 De la Blessure

3 De l'Excédent pulsionnel

4 De la Désillusion

5 De la Vérité du Sujet

6 Du Sujet et du Plan d'Immanence

7 De la Naissance du Sujet

8 « Je sais bien mais quand même... »

9 De la Douleur Psychique

10 De l'Ecart entre le psychique et la Réalité

11 Existence et vacuité

12 Du scandale de la vérité

13 Le diable et le dragon

 

 

 

 

1 Du Sujet et du Moi

 

Une subjectivité sans sujet? Cela paraît insensé, sauf à préciser : sans sujet substantiel. On peut très bien soutenir ensemble deux propositions apparemment contradictoires, l'une qui pose l'absence de substance constante, immuable et pérenne (Bouddha), l'autre qui admet que la configuration des forces, instincts et pulsions témoigne d'un certain style singulier, d'une composition originale et différente de toute autre, d'une idiosyncrasie particulière, d'une organisation interne que l'on peut appeler "subjectivité" - dont "le sujet" serait non le créateur ex nihilo, non l'auteur souverain, mais le co-auteur circonstanciel, mobile, évolutif, au gré des circonstances externes et internes, une sorte de plasticien, tantôt actif, tantôt réactif ou passif, ce qu'on appelle sujet étant l'agent d'effectuation d'un rapport de forces. On peut réduire la part du sujet autant que l'on voudra, dénoncer les illusions de maîtrise et de souveraineté, montrer en tous lieux le rôle déterminant des motions inconscientes, des influences et des introjections, il reste toujours un élément irréductible, un quelque chose, un quelqu'un qui se détermine, ne serait-ce qu'en s'abandonnant passivement au cours des événements. Ne pas décider c'est encore décider, c'est en tout cas prendre le parti de ne rien faire, ce qui suppose pour le moins une sorte de consentement au fatum. Ce sujet restant est d'une maigreur à faire peur, mais il reste! Et si je décide de l'ignorer voilà qu'il se met à grommeler et s'agiter dans mes rêves! Quoi que je fasse, le sujet, sous une forme ou une autre, fait retour, dans le symptôme, et au pire dans la maladie organique. C'est ici que la théorie trouve sa limite : spéculativement je puis supprimer le sujet, mais les faits le ramènent au devant de la scène, sous un nouveau travestissement : eadem sed aliter. 

On se demandera : pourquoi vouloir supprimer le sujet? N'est ce pas une fantaisie dangereuse qui relève plus de la psychose que de la probité intellectuelle? Ce qui est probe, et intelligent, et honorable, c'est de démystifier le moi, généralement infatué de soi, et notoirement paranoïaque, mais à l'inverse il est plus dangereux encore d'estimer avec Pascal qu'il est "haïssable" et d'entreprendre sa ruine. Il suffit en somme de dégonfler la vanité d'une instance imaginaire, pétrie d'illusions et d'infantilismes, tout en laissant ce bon vieux moi faire son modeste et nécessaire travail d'adaptation à la réalité. Pour parler freudien : dégonfler les aspirations du moi-de plaisir (Lust-Ich) mais renforcer le moi de réalité (Realität-Ich). Sans quoi on précipitera le malheureux dans la dépression. On dira peut-être que le moi n'est pas le sujet, que le moi est une instance seconde d'adaptation, en effet, mais s'il est un sujet il est bien forcé de se présentifier de quelque manière, ne serait-ce qu'en détournant le moi, en le contournant ou en le modifiant, mais forcément il se manifeste dans un rapport, harmonique ou polémique avec le moi. Le moi atteste l'existence du sujet, fût-ce dans l'opposition ou la contrariété. Pas de moi sans sujet, pas de sujet sans moi. Mais il n'y a pas d'équivalence entre les deux, plutôt lutte d'influence : souvent on désire (sujet) précisément ce qu'on ne veut pas (moi). Et alors quelle force finira par l'emporter? Et au prix de quel remaniement? Ce combat lui-même atteste encore l'existence du sujet, aussi écorné que je veuille bien me le représenter.

Métapsychologiquement je verrai le sujet comme un instance mobile, évolutive qui fait le lien entre le çà, conçu comme combinatoire impersonnelle, présubjective d'instincts et de pulsions vitales - et le moi, comme organisation plastique et adaptative, où dominent les fonctions réactives d'auto-conservation ( moi de réalité). Dire que le sujet n'est pas une substance mais un agent d'effectuation des forces pulsionnelles - organiser le flux, préférer, rejeter, évaluer, décider - c'est lui reconnaître une fonction éminente, bien que discrète. Ce travail souterrain se fait à petit bruit, et quand la conscience surgit c'est le plus souvent dans l'après-coup, le choix s'étant déjà opéré en profondeur, et le moi se contentant le plus souvent de suivre, sauf si le désir vient heurter de front les "valeurs" défendues par le moi, ce qui ouvre la vanne au conflit interne. Cela se vérifie aisément dans les aléas de la pulsion sexuelle qui dérange les prudentes organisations du moi.

Le sujet n'est ni totalement inconscient ni vraiment conscient. Le plus souvent c'est dans l'après coup que je peux entrevoir quelque chose de son énergie, de son travail et de son orientation, quand je me surprends à faire ce que je ne voulais pas faire, ou à penser à ce qui me trouble, ratant telle entreprise, réussissant superbement à échouer. Ce sont là des aléas fort ordinaires et qui témoignent d'une vitalité intérieure dont j'aurais bien tort de m'offusquer. Seul un benêt peut se donner comme programme de vie de ne jamais se tromper et de marcher comme un automate dans les allées brumeuses et lumineuses de l'existence.

 

 

2 De la Blessure

 

 

 

Sans doute avons-nous, chacun d'entre nous, notre blessure secrète, une zone psychique particulièrement délicate où la moindre égratignure peut provoquer les plus grandes souffrances. Par un certain coté de nous-même nous savons bien qu'elle est là, tapie dans l'ombre, mais en général nous évitons soigneusement de la considérer, nous maintenons la fiction de l'ignorance pour nous rassurer sur notre propre compte, et pour conserver une image aimable de nous-même. En quoi nous avons tort, car de la sorte nous nous privons d'une connaissance essentielle. Cela démontre une fois de plus que le ressort inavoué du savoir est le maintien du non-savoir.

De toute manière ce secret, si c'en est un, finit toujours par se révéler au grand jour. Il y suffit d'occurrences un peu particulières, comme la ruine d'une amitié, une rupture sentimentale, un échec ou une déception. Alors la plaie s'ouvre béante, exposant ses arcanes de douleur rentrée, de ressentiment, de désespoir et d'attente, de désirs impossibles. Alors l'enfant qui est en nous retrouve ses plaintes et ses douleurs d'enfant, et dans un spasme expulse soudainement la kyrielle de ses contrariétés, ou dans un cri déchire l'image conventionnelle, l'habillage social qui lui servaient de masque et de faire-valoir. Moment fécond, qu'il faudrait écouter et entendre, élaborer par la parole. Exprimer violemment ses motions ne suffit jamais, il faut analyser plus loin.

Refouler c'est remettre à plus tard, et cela revient toujours. Se fâcher, crier, violenter ne mène pas à grand chose, et, la crise passée, les affaires reprennent leur cours ordinaire. Il faut élaborer, perlaborer, travailler au travers. La blessure exhibée appelle de nous un travail de vérité.

"Ma blessure existait avant moi, je suis né pour l'incarner". Elle existait avant moi par ce qu'elle est la marque d'une inadéquation originelle, d'un impossible structural. On m'a demandé de m'inscrire dans le régime général et conventionnel du langage, de dire mes désirs et mes demandes, de transformer mon être originel en être social, de me plier à l'ordre symbolique et d'y incarner socialement mon désir, et comment voulez-vous que cela puisse marcher, se faire sans hiatus, sans révolte, sans douleur, sans cri et sans contestation? On me demande de renoncer à mon être même pour épouser cette forme conventionnelle et controuvée de l'enfant adapté, du mari fidèle, du père de famille responsable, de l'employé, du citoyen, et que sais-je encore? Le contrat de socialisation est, selon les mots de Kant, "pathologiquement extorqué", et c'est ainsi que la blessure était là avant moi, et que moi, surgissant dans le monde, je me vois destiné à l'incarner.

On troque l'être pour le paraître, la vérité pour le semblant.

Cette affaire-là, chacun de nous la connaît, mais chacun à sa manière singulière, qui de manière douce et souple, qui dans la douleur de l'arrachement, mais jamais sans mal ni renoncements.

La blessure est la marque de l'obligation symbolique, marque au fer rouge quelquefois, mais toujours une blessure, qui tantôt cicatrise heureusement, tantôt reste béante, appelant de pauvres pommades inefficaces ou de belles transpositions créatives. De là s'origine le travail de l'écrivain, la passion de l'artiste, la pensée, heureuse ou malheureuse, répétitive ou novatrice, et la névrose, et la trop fameuse "résilience". Toute la question est de savoir comment la souffrance peut se transmuer en beauté.

Ce qui est clair en tout cas c'est que chacun, s'il veut évoluer en soi-même, est invité à travailler avec sa blessure. De faire avec comme on dit, non pas sur le mode passif de la plainte et du ressentiment, mais comme élément essentiel et central de la psyché. Tout le reste est relativement facile : l'adaptation, la socialisation externe et même la moralisation. Mais cela, cette blessure au fond de soi, requiert l'énergie la plus vive, la plus grande patience, le goût sublime de la connaissance, et un courage à toute épreuve. Nous avons, heureusement, dans l'histoire de la culture universelle, de beaux exemples qui nous montrent que la chose est possible.

 

 

3 De l'Excédent pulsionnel

 

 

Dans la longue histoire de l'Occident le "moment épicurien" représente peut-être la dernière phase d'équilibre dans un processus général d'intensification, qui des anciennes civilisations respectueuses de la vie naturelle mène par degrés à l'exploitation, à l'"arraisonnement" méthodique et planétaire de la nature. Dans Epicure, pour la dernière fois, l'homme se pense et se propose de vivre dans une relation harmonique et heureuse avec le Tout : le seul projet qui tienne, et qui soit réalisable, c'est de revenir aux fondamentaux de la vie, à l'économie des besoins, à la gestion paisible des ressources biologiques et psychiques, dans le souci d'équilibre entre la tension et la détente, le plaisir étant la marque sensible, et le bénéfice incontestable d'une réduction des affects. "Vivre selon la nature" c'est ramener le désir aux nécessités naturelles, aux besoins de conservation et de sociabilité. Sont exclus les désirs non naturels et non nécessaires, comme marques de l'ubris, opinions vaines d'un esprit déréglé qui s'exalte et s'emporte dans une frénésie de pouvoir et de jouissance sans limites. Mais la difficulté surgit aussitôt : si les hommes sont portés à ces regrettables excès, et cela se vérifie partout, il faut bien admettre qu'il y a dans la nature de l'homme quelque chose qui le mène hors nature, et qui pourtant ressortit de sa nature. La nature de l'homme excède le naturel, le précipite dans la passion de conquête, de pouvoir et de jouissance illimitée. Il ne suffit pas d'en appeler à la raison pour rectifier ces comportements et ramener les hommes à l'éthique de la vie saine et heureuse. Croyant analyser la nature telle qu'elle est, dans sa vérité manifeste, l'épicurisme ne fait que dresser le tableau d'une nature "épicurienne", conçue et dépeinte sur mesure par l'idéal épicurien.

Il faut, à nouveaux frais, interroger le dispositif pulsionnel, sans quoi toute cette affaire restera totalement obscure et inintelligible. On peut imaginer que si les pulsions sont pour l'essentiel conservatrices, travaillant au maintien de l'équilibre organique dans un milieu donné - ce qui correspondrait en gros aux pulsions du moi, lequel se satisfait parfaitement du programme épicurien - on peut supposer qu'il existe une autre tendance qui travaille obsurément et fanatiquement à un "plus" - plus de puissance ("volonté de puissance"), plus de jouir, accroissement illimité, tendance à l'infini, soit comme pulsion de domination, ou comme pulsion de mort. Au fond l'homme ne se satisfait guère de la simple conservation de la vie et c'est à grand peine qu'il renonce à ses rêves de grandeur, à l'illimité de ses désirs. C'est d'ailleurs ce que soulignait Epicure lui-même, lorsqu'il note que c'est l'illimité qui est au coeur du désir perverti, et qu'il s'agit de ramener à la limite. Le fait est qu'il y aurait un excédent pulsionnel, excédent par rappoort au simple souci de conservation, et que c'est dans cet excédent que se manifeste l'originalité humaine, en meilleur et en pire.

Cet excédent s'exprime de quatre manières principales.

D'abord le gaspillage des forces et des ressources dans des entreprises gratuites et ludiques : les fêtes, les jeux, les sacrifices, divertissements, sports, parades et dépenses festives. Economie de la dépense : voir Georges Bataille.

La destructivité pure : guerres inutiles et coûteuses, nihilisme agressif, conquêtes sans lendemain, ruines et saccages. Pensons à l'incroyable déferlement des Mongols sur les plaines d'Asie et d'Europe.

Les sublimations culturelles : poésie, arts, science, philosophie, où les pulsions sont converties vers des buts sociaux ou artistiques, avec gain de plaisir et compensations à la douleur d'exister.

Enfin, et c'est le plus préoccupant, dans une extension progressive de la sphère du travail, depuis les premiers progrès techniques jusqu'à la mobilisation générale et planétaire des activités de production au service du capital, entendu ici comme logique universelle de la domestication de la nature : "devenir comme maître et possesseur de la nature" (Descartes).

Où nous mènera cette psychose de l'exploitation universelle, je l'ignore. Il s'est trouvé un auteur pour célébrer le travail comme expressif de l'humanité en son essence conquérante, mais j'imagine volontiers un Epicure riant aux éclats à l'écoute de cette énormité - qui de nos jours ne surprend plus personne tant nous avons intégré l'idée que c'est par le travail que l'homme se réalise dans son humanité. Pour en rire, ou en pleurer, il suffit de nous rappeler l'inscription au portail d'Auschwitz : "le travail rend libre".

L'excédent pulsionnel, en voilà donc les manifestations visibles et indiscutables. C'est un terrible problème, car si nous lui devons l'art, la science et la beauté, nous lui devons aussi la guerre de tous contre tous, la domination, la servitude, le pouvoir, la folie de l'illimité, et l'horreur incommensurable de l'histoire humaine.

Pour tout résumer, citons Lacan : "Ce que l'homme désire c'est l'enfer". Il remarquait tous les jours que les hommes ne désirent ni la paix, ni le bonheur, ni la sécurité, ni l'harmonie, et que tous leurs efforts consistent à ruiner l'ordre et la paix, qu'en un mot quelque chose d'obscur et l'imparable les pousse à préférer le chaos à la simple conservation de la vie, et que les biens - que par ailleurs chacun prétend rechercher - sont régulièrement sacrifiés à "l'enfer" du désir inconscient.

Mais alors? Pourtant Epicure a raison, sauf qu'il n'a pas les moyens de son programme. Il ne suffit évidemment pas d'en appeler à la puissance de l'entendement pour régler les passions ("La philosophie est une discipline qui par le raisonnement travaille à la vie heureuse"). La société politique, à cet égard, agit de manière ambiguë, réprimant d'un côté, et intensifiant de l'autre, détournant l'énergie au service du capital et du programme de mobilisation planétaire. Relire là dessus le magnifique "Malaise dans la culture "de Freud, outre Marcuse et Sloterdijk.

Je ne me poserai pas, comme Nietzsche, en "médecin de la civilisation", estimant que les évolutions sociales ne relèvent guère de la pensée des philosophes. A titre privé je m'interroge : que faire de l'excédent pulsionnel? Clairement, il faut choisir. Gaspiller, un peu - c'est bon pour la santé, c'est bon pour le moral - et puis sublimer, écrire, lire, parler, converser, réfléchir, contempler, méditer. Bref, c'est encore et toujours le projet épicurien : vivre, rire et philosopher.

 

 

4: De la Désillusion

 

 

 

Quand on est revenu de toutes nos illusions, quand tous nos espoirs de vie intense et tropicale se sont envolés, que reste-t-il? La plate monotonie de la vie quotidienne, la conversation, le petit vin entre amis, le soleil qui se lève et se couche, l'ombre et la lumière, ou, comme disait Rimbaud, une dure réalité à étreindre. Survivre au désenchantement, voilà une dure épreuve. Dans le remarquable film "Les invasions barbares", les personnages, tous anciens soixante-huitards dégrisés, passent en revue la kyrielle de leurs enthousiasmes, égrenant tous les "ismes" qui les firent jadis palpiter, existentialisme, marxisme, structuralisme, anti-sexisme, culturalisme etc, riant et pleurant tout ensemble, dépités, déçus, amers, nostalgiques et mélancoliques, mais avec une pointe d'humour, gris ou noir, comme s'ils riaient d'eux-mêmes, de leur naïveté passée, de leurs emportements d'adolescents attardés. Ce qui reste c'est un immense désenchantement, entre les larmes et la tendresse, et cette dure réalité, incontournable, que l'un d'entre deux, atteint du cancer, va mourir, et qu'il faudra faire face à cette échéance, et enfin que ce mourant choisit l'euthanasie active, maintenant, dans cette ultime rencontre entre amis, qui tous acceptent d'accompagner l'ami qui va mourir. Peu de films m'ont ému comme celui-là, en qui j'ai lu l'histoire pathétique et cruelle d'une génération, la mienne, qui eut tant d'espoirs, tant de rêves de libération, cherchant de tous côtés la terre promise, et réduite pour finir à la commune et indépassable banalité.

Mais que cherchions nous donc, qui eût changé le monde, comme on disait en ce temps-là? Nous croyions sortir de la barbarie des siècles et entrer dans une nouvelle ère. Aujourd'hui, dans la triste époque où nous sommes, tout cela, qui fut vrai, n'est plus qu'une gigantesque gueule de bois. "L'avenir c'était mieux avant".

La désillusion est une potion amère. Un "pharmakon", à la fois poison et remède. Est-ce l'illusion qui est un poison, ou la désillusion? Et le remède est-il dans l'illusion ou dans la désillusion?

La désillusion est un remède contre la folie, encore faut-il y survivre. D'où ma question : que reste-t-il quand on a perdu toutes ses illusions?

La chose se clarifie si l'on admet que toutes les illusions sont des avatars du fantasme. Dès lors la question change : que se passe -t-il si l'on prend ses distances avec le fantasme?

C'est le fantasme qui fait croire, espérer, imaginer, agir, c'est lui qui nourrit nos espérances, enchante nos jours, illumine nos nuits. C'est le réel qui nous ramène là où nous ne voudrions ne pas être. Mais voilà, nous y sommes, quoi que nous fassions. Dans le film précité c'est l'imminence de la mort, pour l'un d'eux, et pour les autres de continuer à vivre - à vivre sans, à faire avec, à faire sans. 

Le fantasme se soutient d'un objet, d'un objet bien curieux, voire étrange puisqu'il est impossible de le définir, qu'il se déplace, qu'il se transforme, renaissant perpétuellement de ses cendres. Chacun peut dresser la liste de ses enthousiasmes défunts, de ses objets d'élection, perdus les uns après les autres, et constater que la sommation additive n'épuise jamais le tout, que le tout ne se referme pas, qu'il y a toujours une place vacante, qui appelle d'autres objets qui connaîtront le même sort - que l'objet n'est objet que par convention langagière, plutôt in-objet, irréductible en sa structure à tout objet nommable, excédant infiniment tout objet concevable : nous ne pouvons savoir ce que nous désirons, si toute appellation est un ratage structurel, un pis-aller, un ersatz de cela qui ne se nomme ni se possède. De là une sorte d'insatisfaction chronique au coeur de la psyché, dont on se demande bien comment on pourrait la dépasser.

C'est là dessus que bute toute entreprise de libération, éthique ou psychothérapeutique. Et je n'y vois nulle exception, même parmi les meilleurs.

Pourtant les choses sont parfaitement claires, pour l'entendement du moins. il s'agit de prendre acte de cet impossible structural, que le fantasme excède toute réalité, qu'il y a un hiatus (un "chaos", une faille) entre l'ordre de l'imaginaire et l'ordre du réel, que les deux ne peuvent pas se superposer, que par essence le désir - qui s'origine du fantasme - ne peut se réaliser comme tel, que l'écart est indépassable - mais allez expliquer cela à cet "autre" en nous, à la psyché inconsciente! Freud déjà remarquait que la compréhension ne changeait pas grand chose à l'organisation psychique, et que çà résiste, et que çà continue! 

Il ne reste qu'à parier sur l'action du temps, dont Schopenhauer disait qu'"il est galant homme", espérer qu'avec le temps la compréhension vienne à bout des résistances. Certains ont témoigné qu'après un deuil qui semblait ne devoir jamais finir, un beau matin ils se sont levés, étonnés d'être si gais, si tranquilles, absolument certains que c'était fini, qu'ils étaient libres enfin, à jamais débarrassés de cette entrave qui, jusque là, les condamnait à la répétition indéfinie. Comment s'est fait ce travail? C'est impossible à dire.

Rétrospectivement apparaît alors cette évidence : la séduction du fantasme, si plaisant par ailleurs, est la cause de la servitude. Que reste-t-il quand on a tout perdu? Le sujet.

 

 

5 De la Vérité du Sujet

 

 

 

 

Il reste, disais-je, le sujet, ce résidu inamovible, principe insaisissable et indéfinissable de la singularité. Et si je regarde les arbres autour de moi, et les chiens, et les nuages, je vois entre eux une irréductible différence, rien que des différences, et je me demanderai même si l'on a quelque raison sérieuse d'isoler de la sorte une généralité appelée "arbre", si nulle part je ne vois quelque chose qui serait l'arbre en général. Chacun de ces nobles végétaux a su se développer selon son style propre, unique et singulier, insufflant dans sa ramure la vivacité des souffles, ployant au vent, poussant sa crête altière vers le ciel. Il en est de toutes sortes, et de toutes configurations, et c'est merveille que de voir l'extraordinaire inventivité et diversité de la nature. Il en est des hommes que des arbres, et s'il est un moyen de se réconcilier avec le genre humain, ce ne sera pas pour la qualité, fort médiocre, mais au seul regard de la diversité. Là où le moraliste se désespère, l'esthète pourra se réjouir : "comme des feuilles ainsi des hommes".

Le sujet c'est d'abord le style selon lequel s'exprime un "être" singulier - si tant est qu'on puisse encore parler d'être, plutôt un devenir, un flux, une somme originale de processus en évolution. Si je décompose je trouverai les éléments ordinaires de la nature, communs à tous. Mais dans la sommation, la manière propre de faire des synthèses, conjonctives et discursives, je vois la marque propre du sujet, l'expression de soi. A ce niveau de corporéité vivante, sentie et sentante, agissante et pâtissante, il n'est nullement question de valeur morale, de bien et de mal, mais exclusivement de la valeur de conservation et d'expression, manifestation originaire de l'énergie vitale. Je ne serai nullement fâché de parler de sujet pour le chien et l'arbre autant que pour l'homme.

Le sujet est une intentionnalité, ou si l'on veut, à la manière de Schopenhauer, un vouloir-vivre individuel dans lequel se manifeste et s'incarne le vouloir-vivre universel. Chaque sujet lutte pour sa vie, pour la prolongation de la vie, instinctivement, quelles que soient, dans le cas de l'homme, les représentations qu'il se fait de la vie et et de la valeur de la vie. L'intellect est spontanément au service de l'instinct, sans le savoir, transposant dans le domaine culturel les conditions ordinaires du conflit vital. 

Toutefois le sujet humain, par le développement de l'intelligence, peut prendre ses distances avec l'instinct, s'écarter de la voie aveugle du vouloir-vivre, interroger, examiner, juger : c'est par là qu'il se différencie du monde végétal et animal. S'il existe une liberté elle ne peut être que l'effet d'un écart, d'une dérivation, où s'ouvre une brèche pour la pensée. C'est la division du sujet, source de liberté, mais aussi d'angoisse et d'insatisfaction. La spécificité de l'humain c'est qu'il s'arrache de la vie universelle, consommant un divorce existentiel qui le jette dans l'incertitude, le risque et l'errement historique. Dès lors il lui appartient en propre de se choisir sa destination.

Selon la réponse qu'il donnera à cette aporie il se fera poète ou chirurgien, forgeron, prêtre ou gouverneur, inventant au fil du temps des figures originales, inédites ou répétitives, mais chacun à sa manière. Le style c'est l'homme. Cela se voit dans la démarche, la poignée de main, le regard, l'attitude, les gestes, l'intonation, le vocabulaire, le discours, dans une manière d'être globale, de se présenter, d'entamer la relation, d'écouter ou de ne pas écouter, corporéité vivante et animée, faisceau indiscernable d'intentions inconscientes et conscientes, désir enfin, désir en acte. Chacun sait bien cela, et la sympathie spontanée, et le rejet immotivé, s'originent de ces perceptions immédiates, affectives et quasi incontrôlables. La parole, qui recouvre tout cela, est tantôt un masque, tantôt une juste expressivité, mais toujours un peu biaisée. "La parole est l'ombre de l'acte" (Démocrite). Pour juger d'un sujet commençons par écouter et entendre le corps.

C'est pour chacun une entreprise héroïque, quasi désespérée, de conquérir une juste expression langagière, d'assimiler et de s'approprier ces mots qui nous ont été transmis par d'autres, de les intégrer à une histoire qui soit pleinement nôtre, de les ranger à notre office pour en faire les témoins fidèles, les représentants véridiques de nos affects et de nos désirs. Il y faut un long travail, mais lorsque cela se produit le sujet atteint en quelque sorte sa destination finale : être congruent avec soi-même, accorder la vérité du langage à la vérité du corps. Dès lors il est le poète heureux de sa propre vie.

 

 

 

 

6 Du Sujet et du Plan d'Immanence

 

 

 

A quoi reconnaît-on l'existence du sujet? A ceci qu'il se présente dans le monde, à la surface des choses, qu'il jaillit du plan de l'immanence indifférente pour y poser, par la parole ou l'acte, un mode subjectif d'affirmation de soi. Tel est Ulysse, s'éveillant d'un long sommeil après son naufrage, et s'avançant vers les jeunes filles qui jouaient sur le rivage :

     "Comme un lion nourri dans les montagnes

     S'en va par la pluie et le vent, assuré de sa force,

     Les yeux en feu, il fonce sur les boeufs, sur les moutons

     Et les biches sauvages, car son ventre le talonne

     Jusque vers l'enclos bien gardé pour y chercher sa proie". (Odyssée, VI, 130 à 134)

Les jeunes filles, prises de peur, s'enfuient en grand désordre, à l'exception de Nausicaa, qui, inspirée par Athéna, lui fait face sans trembler. Alors Ulysse s'adresse à elle en ses termes :

     "Reine, j'embrasse tes genoux! Es-tu femme ou déesse?

     Si tu es une des divinités du vaste ciel

     Tu ne peux être qu'Artémis, la fille du grand Zeus

     A en juger par ta beauté, ton port et ton allure!".

Heureux ces temps lointains du paganisme grec (1) où l'on se demandait, à la vue de l'étranger, s'il était un lion des montagnes, un dieu ou un homme! C'est que ces différenciations qui nous sont évidentes ne l'étaient nullement dans un monde de l'immanence universelle, dans un régime de vie qui alliait les trois ordres dans une commune présence. Le divin était l'expression sans fard de la pure nature, aussi Ulysse, comme le fleuve, ou le dieu, était-il appelé le divin Ulysse. Tout être, qu'il soit végétal, animal, humain ou dieu, est divin en tant qu'il exprime sa propre nature dans sa manière d'être, son ethos, son caractère propre, son port et son allure. Le seul contraire du divin serait l'artificiel, le controuvé, le spécieux, vices et déformations des vertus naturelles. Etre soi, agir à partir de soi, exprimer et communiquer les vertus de sa propre nature, c'est en cela que consiste essentiellement l'éthique, éthologie naturelle de l'ethos.

C'est en ces termes également que Héraclite définit l'homme : "daïmon anthropô ethos", le caractère de l'homme c'est son daïmon, ou plutôt : pour l'homme son ethos c'est le daïmon. Et l'on se souvient que le daïmon, c'est le génie propre, assimilable à la divinité, le dieu intérieur.

Dans cette lignée ouverte par Homère et Héraclite on pensera que le sujet, inspiré par son daïmon, est le mode selon lequel s'exprime la vérité "naturelle" d'un "être du monde" - ou plus exactement d'un devenir singulier qui se présente et s'affirme, chacun dans son style singulier. Ulysse est divin, parce qu'en toutes choses qu'il fait, il est Ulysse reconnaissable à son style, qui n'est pas celui de Nestor ou d'Achille. On ne peut comprendre la personnalité d'Ulysse qu'en se plaçant pour ainsi dire à l'orée de ses paroles et de ses actes, à partir de leur surgissement original, dans une sorte de participation intuitive - et surtout pas à partir de nous-mêmes, en l'objectivant dans la re-présentation. Il faut lire Homère en poète, c'est à dire en communiant avec l'acte poétique d'Homère, en essayant de vibrer et de sentir les choses à partir de son inspiration singulière. Et de même pour tous les poètes, qui dessinent un monde à partir d'une expérience unique, mais qui nous est partiellement intelligible.

Le sujet se présente tel qu'en lui-même, il ne se re-présente qu'au prix de se perdre, ratatiné dans l'exsangue de la chosification. 

De là, enfin, une vision de la surface d'immanence : des sujets multiples, irréductiblement singuliers, les uns à côté des autres, voire les uns contre les autres, comme font Achéens et Troyens, avec tantôt des alliances, des retournements, et très souvent la rivalité et l'affrontement, plan du polemos universel, lutte pour la vie, vouloir-vivre et vouloir de puissance, avec aussi, de ci de là, des oasis de lumière et des jardins de poésie. 

Nulle part je ne vois de réalité hormis celle-là.

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(1) Cette page est partiellement inspirée de Barbara Cassin "La Nostalgie", chapitre sur Ulysse

 

 

 

7 De la Naissance du sujet

 

 

 

Comment un sujet pourrait-il apparaître, s'exprimer comme tel dans un ordre de discours, s'il n'est pas déjà là, au moins virtuellement, en attente, et comme prédisposé à sa propre naissance? Si l'on refuse les naissances ab nihilo, les générations spontanées et les fictions créationnistes il faut bien supposer une sorte d'existence avant l'existence, une prédisposition native qui n'attend que les conditions favorables pour se manifester. On posera donc un présujet, sujet virtuel, sujet en gésine, dont on cherchera les esquisses dans les balbutiements d'un prélangage, mots-phrases, mots-valises dont les enfants sont coutumiers et qui font les délices des parents attendris. Mais ce sont là des forçages de l'observateur, des hypothèses d'école, encore que l'on puisse fort bien remarquer des tendances fondamentales, des attitudes, des comportements résolument subjectifs. Mais tout cela ressortit plus à une psychologie du moi qu'à la naissance du sujet, dont l'émergence comme telle ne se fait qu'avec l'irruption du "je" dans la phrase, comme le remarquait déjà Kant, qui ajoutait aussitôt que le sujet, une fois apparu, ne revenait jamais à un stade antérieur - sauf catastrophe traumatique ou régression pathologique. 

Remarquons que ce "je", sujet du verbe, à qui se rapporte l'action et la passion ("j'ai faim", "je veux sortir" etc) est une bien étrange chose. Il exprime la conscience de soi, la résolution, l'affection sur un mode qui est parfaitement non-individuel puisque chaque sujet dira "je", et que ce "je" ne contient en soi aucune détermination personnelle, individualisée, aucune marque différentielle qui le détacherait de la masse des personnes qui disent "je". Chacun dit "je", et dans cette forme absolument neutre et impersonnelle exprime ce qui lui semble le caractère le plus absolu de sa singularité différentielle. C'est là un paradoxe très remarquable, une sorte d'énigme logique. Il faut croire que chacun, par soi et pour soi, à partir du plan de la subjectivité vécue, somatopsychique, irréductible et radicalement singulière, s'est donné les moyens de s'en détacher par le langage, de se désubjectiver, de se hisser au plan général, d'accéder à l'universalité dans une forme grammaticale conventionnelle, de concevoir la généralité du rapport entre l'agent et l'action, de se poser enfin comme opérateur dans le système de la langue. Tout cela est d'une complexité extrême, et admirable. Chacun dit "je", (universel), mais chacun le dit à sa manière, pour soi et en soi (singulier) et dans un rapport médiat avec les autres (intersubjectif). En effet, pourquoi dirait-on "je" si l'on était tout seul? Dans ce "je" est contenu nécessairement la référence à l'autre, et avant toutes choses l'existence assumée de la langue comme système symbolique collectif. Se posant dans la langue le sujet assume la dimension préexistante de la langue à tout acte de parole. Le sujet serait la synthèse de la langue et de la parole, parole dans la langue, assomption de la langue comme obligation originelle et indépassable.

Quant à dire par quel miracle le présujet devient sujet, comment se fait cette extraordinaire mutation, je ne saurais le dire. Il y faut sans doute des conditions favorables, car on peut parfaitement concevoir que le passage, le saut qualitatif ne se fasse pas, comme on voit dans certaines pathologies sévères. Le "sujet" apparaît et se manifeste, mais c'est un "faux sujet", une sorte de masque, une parade extérieure, un jeu de conduites apprises dissimulant une vacuité psychique irréductible, comme dans ces "faux self" décrits par Winnicott, où l'apparente conformité sociale, avec parfois de brillants résultats scolaires ou professionnels, dissimule de profondes carences affectives et symboliques, lesquelles peuvent soudain déclencher un effondrement imprévisible. Pour faire court, si le moi joue le jeu social, en apparence, aucun sujet véritable ne soutient les processus de désir et d'identification, d'où le dérapage, fatal lorsque les conditions extérieures deviennent trop difficiles. Alors la faille, qui était toujours là, invisible, se révèle : le "sujet" était en carence, en fait il n' y avait pas de vrai sujet constitué.

Dans un roman de Murakami cette problématique est exposée avec rigueur : voilà des personnages carencés, témoins de violences parentales, eux-mêmes violentés, maltraités, violés, effrayés, abandonnés, en perdition scolaire et sociale, qui n'ont jamais bénéficié de la sécurité indispensable, dont toute l'expérience langagière est marquée par le cri de haine, l'abjection sexuelle, les coups et la maltraitance psychique. S'il manque évidemment la tendresse, il manque aussi le langage, je veux dire la dimension symbolique, apaisante, harmonique du langage, ce langage qui peut pacifier les rapports par la référence à la loi, par l'assomption d'une autorité tierce légitime, qui distribue les rôles et organise les relations. Comment dès lors un "sujet" pourrait-il naître et s'affirmer?

Murakami, dans sa postface, donne une indication précieuse: "Comme ce sentiment de solitude et de tristesse qui a englouti le Japon contemporain depuis la fin de l'époque de modernisation n' a connu aucun antécédent historique, il n' a pas trouvé l'occasion d'être exprimé dans un langage qui lui soit propre". La misère symbolique n'est pas spécialement japonaise, on la voit ici tout aussi bien. Dans cette période de mutations accélérées, de précipitation et de vertige, rien d'étonnant à ce que les repères traditionnels, discutables mais organiques, s'effondrent et laissent la place béante. La violence n'est pas d'aujourd'hui, ni la pauvreté, ni le viol, ni la haine, mais il est plus difficile de les supporter quand l'ordre symbolique craque de toutes parts. Alors le roman, et la poésie, et la littérature en général, sont plus nécessaires que jamais, qui insuffleront un peu de vie relationnelle, qui inventeront un nouveau langage, préparant un nouveau mode de symbolisation. Que la philosophie ne soit pas en reste, c'est le moins que l'on puisse espérer.

 

 

 

8 « Je sais bien mais quand même... »

 

 

 

La question émerge à nouveau, pressante, exigeante : comment peut naître, apparaître un sujet? Ce que nous comprenons se résume à fort peu de chose : ce qu'on appelle sujet ne se situe pas dans la pure et simple continuité des processus naturels, du jeu des pulsions, de la force vitale, de l'organisation native des besoins et de leur satisfaction. L'apparition du sujet est de l'ordre de l'événement, lequel suppose une préalable rupture des enchaînements spontanés. Lorsque l'enfant (infans : celui qui ne parle pas), pour la première fois dit "je", il opère une mutation radicale par laquelle il cesse d'être l'écho de la parole parentale. Il disait par exemple : "Pierre veut promener", et "Pierre" était celui que désigne l'autre, l'écho de l'autre, voire son prolongement sonore, son image. "Pierre" était encore situé dans le discours de l'autre, objet d'un désir autre auquel il n' avait pas vraiment accès, selon le mode inévitable d'une aliénation originelle : le petit chéri de maman, ou son objet de détestation, en un mot il n'était pas soi, agent d'une parole revendiquée et posée comme venant de soi et exprimant un désir propre, ce qui ne se peut faire que par une sorte d'appropriation originale : "je" - agent d'énonciation, présent comme tel dans l'énoncé.

Ce qui nous échappe encore c'est le processus par lequel cette mutation est rendue possible. J'ai parlé de rupture, mais quelle rupture? C'est peut-être l'effet du langage en tant que tel, si le langage crée une fracture entre la chose et le mot, abolit la souveraineté de la chose, déchire cette confusion originelle par laquelle le présujet est rivé à la chose, ne s'en distinguant que par l'épreuve de la douleur, si dans la douleur s'expérimente une absence, une perte, un défaut, un abandon - Freud disait que l'objet se constitue de la perte, dans cette haine primaire de l'objet manquant - on peut poser ceci : la perte de la chose, sous l'effet du langage, initie la constitution de l'objet, lequel serait un succédané, un ersatz, un tenant-lieu, un représentant secondaire, substitutif, et à ce titre toujours inadéquat, imparfait, insuffisant, métaphore appauvrie de la chose manquante. De là l'insatisfaction chronique de l'être humain (le parlêtre) mais aussi la métonymie perpétuelle, l'obsolescence, la disqualification de l'objet et son remplacement au fil d'une aventure infinie. "Ce n'est jamais çà, ce n'est jamais tout à fait çà", il faut toujours encore autre "chose" - qui ne sera jamais qu'un nouvel objet, et nouvelle  déconvenue. Glissade ininterrompue le long d'un fil virtuellement infini. Répétition structurelle, innovation ponctuelle : eadem sed aliter. C'est ainsi que nous voyageons, entre tragédie et comédie, inventivité débridée et répétition.

C'est là le régime commun : la chose est perdue, le sujet se constitue dans la séparation, et ma foi il peut fort bien exister sur ce mode, le plus ordinaire, qui éternise l'insatisfaction dans l'espoir toujours maintenu de parvenir un jour à une satisfaction plénière et durable : "l'espoir fait vivre", et fait halluciner, à l'horizon toujours repoussé, un "bonheur" que nul n'atteint jamais. Et pour cause : il y faudrait l'abolition pure et simple de tout le processus de séparation, une sorte de "retour" absolu à l'état originel, d'avant le langage. D'où les pratiques régressives, innombrables, addictives, violentes, pathologiques voire psychotiques, qui expriment toutes à leur manière un refus fondamental de la loi du langage, une révolte contre le fait culturel, une nostalgie de l'unité perdue. Mais la plupart des gens se situent dans un entre-deux : ils s'adaptent d'un côté, et de l'autre, dans leur for intérieur, rêvent une vie fantasmatique où le désir régressif peut se donner libre cours. La société s'en accommode d'ailleurs fort bien, et le capitalisme a trouvé d'excellentes formules pour s'y fortifier et prospérer. Disons que c'est le régime ordinaire de la névrose : "je sais bien, mais quand même" : je sais que la satisfaction (la jouissance complète) est impossible, mais je l'espère quand même, et c'est dans ce "quand même" que réside la source du malheur - encore que pour beaucoup ne se soit pas là un véritable malheur.

Si l'on refuse la régression, et d'autre part cette illusion toujours recommencée d'une satisfaction qui ne vient jamais, il ne reste guère qu'une solution, qui d'ailleurs a été recommandée par plusieurs sagesses traditionnelles : démonter la logique d'un désir inassouvissable (la "soif" selon Bouddha, le désir illimité selon Epicure), opérer une seconde mutation radicale, une "castration symbolique" - oh le vilain terme! - disons plus simplement un renoncement à l'impossible, dont les formulations changeront selon l'idiosyncrasie de chacun. Renoncement au prestiges fallacieux d'un savoir absolu : je sais que je ne sais pas, je sais que je ne peux tout savoir, ni même me "savoir" moi-même. Renoncement  à la jouissance absolue, à la toute puissance mythique, à la domination sur autrui, à la maîtrise et au contrôle. C'est l'idée d'un tout, tout du désir, tout du pouvoir, tout du savoir, tout de la jouissance qui doit voler en éclats. Alors apparaît un monde autre, celui de la diversité, de la multiplicité, de la variance infinie, monde du jeu - jeu des forces multiples, jeu des écarts, déclinaison et rencontres, poiétique des forces - loin des fantômes de l'Etre et du Non-Etre, jouissances bien réelles d'être à jamais partielles, inventives et insommables : "Venus vulgivaga".

Quand à dire, nouveau défi, comment est possible cette seconde mutation, je crains qu'il n' y ait pas de recette. On peut fort bien comprendre le mécanisme, le démonter clairement en esprit, cela Bouddha, Epicure et Freud le font très bien, et pour autant constater avec tristesse que çà ne change rien, qu'en somme l'intellect semble incapable, par lui-même, d'atteindre et de modifier les couches profondes de la psyché, d'en enrayer les processus pathogènes, qu'en un mot la compréhension ne suffit pas. Dès lors il ne reste qu'à attendre qu'une expérience mûrement réfléchie finisse par provoquer le sursaut salvateur. Toutes les grandes sagesses ont eu l'honnêteté de dire que la "libération", si elle existe, était difficile autant que rare, bien qu'infiniment souhaitable. Il est déjà beau de la poser comme un possible offert à notre désir.

 

 

9 De la Douleur Psychique

 

 

Il existe peut-être un régime propre, autonome, invincible de la douleur psychique, résistant à tout accommodement, à toute consolation, une douleur tantôt insensible, irrepérable, qu'un instant on pourrait croire disparue, et qui revient encore et encore. Ce n'est pas même un symptôme, c'est quelque chose de plus fondamental, de structurel, comme un rythme inaperçu de la vie psychique, une sorte de basse continue, qui, souvent imperceptible, fait brusquement retour, à intervalles plus ou moins réguliers, apportant avec elle une sorte de tristesse invincible dont la seule parade consiste à attendre qu'elle veuille bien passer. Et elle passe toujours, comme les nuages dans le ciel, et revient peu de temps après. Il n'existe à ma connaissance aucun moyen de l'éliminer, car elle est comme l'ombre portée de l'arbre dans la lumière, le revers nécessaire de la connaissance. Elle témoigne en mineur d'une avancée. Elle est la rançon, le prix à payer, le tribut, la part du diable.

Mais alors d'où vient cette étrange nécessité? Supposons un sujet capable de faire la perte de la Chose, d'en assumer les conséquences. La séparation est douleur, toute perte est douleur, mais plus grande encore est le retour, sous forme imaginaire, de l'objet perdu, créant un temps une sorte de fascination, de déréalisation temporaire, le sujet vacillant soudain sous la lumière trouble du retour. Goethe :

    "Ainsi vous revenez, silhouettes furtives

    Qui flattiez autrefois mon incertain regard" (Faust,  dédicace vers 1 et 2, trad Jean Malaparte).

Mais pourquoi y aurait-il retour de l'objet? Selon quelle loi obscure? Ne pourrait-on pas l'enterrer une fois pour toutes, s'en débarrasser à jamais? L'expérience psychique démontre que c'est impossible, sauf à faire un déni de la perte, solution irrecevable et catastrophique. L'endeuillé sait, d'expérience, qu'il faut beaucoup de temps pour se résoudre à la séparation, que très souvent l'objet réapparaît, qu'à chaque réapparition la douleur s'empare de lui, emporte ses résolutions, nécessitant un nouveau travail de séparation. Il est vrai qu'avec le temps ces accès se font moins douloureux, qu'une sorte d'apaisement signe l'éloignement progressif de l'objet, et de la douleur, mais il n'y aura jamais d'oubli définitif, toujours une cicatrice marquera, dans le corps psychique, la trace de la blessure. On ne revient jamais à la place d'avant, on ne retrouve jamais la naïve confiance d'avant, l'ignorance heureuse de la réalité. Le sujet ne peut faire retour à son passé, il porte la marque de ses séparations successives, et à chaque marque correspond un tracé de la douleur.

L'important est de comprendre que cette douleur, si vive au premier moment, si intense dans les premières semaines, et qui se réactive à chaque retour de l'objet (dans l'imaginaire, l'évocation mémorisante), progressivement va s'atténuant, et que bientôt elle sera supportable, gérable, que même, en un certain sens, elle se fera compagne de vie, auxiliaire peut-être, conseillère et amie. On voit parfois de nobles vieillards converser avec la défunte, devant la tombe, l'entretenir des faits et gestes de la communauté villageoise, lui demander conseil et assistance. Ce n'est pas forcément un déni de décès, c'est peut-être une manière particulière de réinscrire la mort dans la continuité de la vie, de cohabiter sereinement avec l'insupportable.

Reconnaissons que dans le désir humain il y a une dimension indépassable de tragique : d'un côte il est impossible de vivre sans désir, de l'autre, à suivre le désir, on se perd dans l'illimité. Il faudrait suivre le désir sans le suivre, s'en réclamer sans adhérer, le promouvoir sans le réaliser, l'affirmer sans s'y attacher. Difficile gymnastique, paradoxe athlétique digne d'un Héraklès! En raison de sa structure imaginaire il convoque nécessairement le fantasme comme soutien, cause motrice, horizon illimité, avec le risque correspondant de désubjectivation - la déréalisation passionnelle et pathologique - "il y a deux catastrophes, quand le désir se réalise et quand il ne se réalise pas" (Oscar Wilde). Non point : il n'y a qu'une catastrophe, quand il se réalise trop bien, car l'autre, celle où il ne se réalise pas, nous en avons une expérience plus que millénaire, la plus ordinaire, et qui ne détruit personne. En somme, il ne s'agit pas tant de réaliser le désir - ce qui n'est réalisable qu'en partie, dans le meilleur des cas - que de prendre appui sur lui pour entreprendre quelque chose, pour se mettre en mouvement. Tenir la finalité pour secondaire (puisqu'elle est inaccessible) et se concentrer sur les processus. L'essentiel, dans un match de foot ou autre, n'est pas de gagner mais de jouer, d'éprouver le plus vif plaisir dans l'exercice en tant que tel. "Celui qui vise la cible rate la cible" : viser sans viser, devenir l'arc, et la flèche, et le tir. La cible est ce leurre utile qui suscite le mouvement. Mais l'excellence est dans le mouvement, non dans la cible.

C'est peut-être là une heureuse formule pour comprendre les fameux paradoxes taoïstes : penser sans penser, agir sans agir, que l'on comprend en général de travers, y voyant quelque leçon de passivité, voire de fainéantise. Or l'idée est très claire : penser sans s'attacher aux résultats de la pensée, ne pas sur-penser, s'échauffer, se passionner, s'obséder ; agir sans forcer, agir en relation paisible et circonspecte avec les événements fortuits et imprévisibles, s'accommoder, infléchir en souplesse, sans raideur ni volontarisme, accueillir le hasard et co-agir avec lui. En Occident nous le disons à notre manière : " Qui trop embrasse mal étreint".

 

 

 

10 De l'Ecart entre le psychique et la réalité

 

 

 

Ce serait une grave erreur que de chercher à se débarrasser du désir. Freud soutenait avec raison que le désir est inextinguible, perpétuellement renaissant, et que tout effort pour s'en débarrasser revenait mécaniquement à le renforcer. Voilà qui jette un éclairage intéressant sur certaines pratiques, toutes erronées et mortifères, qui visent la destruction du désir, aussi débilitantes que de vouloir empêcher le flux de la pensée. "S'il suffisait de s'asseoir les jambes croisées et de rester immobile, toutes les grenouiles, depuis la plus haute Antiquité, auraient atteint la parfaite bouddhéité". Cette remarque du maître chan jette un discrédit définitif sur le projet de non-pensée et de non-désir : la non-pensée n'est pas l'absence de pensée mais une gestion calme de la pensée, un relatif détachement des entraînements spontanés et passionnels de la pensée. Il en va de même pour le désir : non pas le supprimer mais établir, entre son apparition spontanée, incontrôlable, et son effectuation éventuelle, une suspension, une pause, afin de permettre une décantation, un examen critique. Epicure disait à peu près : "demandez-vous ce qui se passerait si le désir était satisfait, et s'il ne l'était pas, avant que d'agir".

Il faut clairement distinguer l'espace psychique, endopsychique ou intrapsychique, où le désir se déploie spontanément, comme énergie invincible, représentation, efflorescence incontrôlable d'images issues du fantasme inconscient, et le champ de la réalité extérieure. Ce sont deux espaces absolument séparés qui sont régis par des lois spécifiques. La vie psychique est régie, pour l'essentiel, par le principe de plaisir-déplaisir, lequel organise à sa manière le jeu des représentations, images, symboles, projections, introjections, identifications, en nombre et en formes innombrables, sans référence directe à la réalité, comme on peut le voir dans les rêves, rêveries, fantaisies et autres constructions mentales où le sujet se complaît à lui-même, au service quasi exclusif du plaisir, et de sa face inverse : réduire les tensions psychiques pour les rendre supportables, ramener l'excès à un niveau de confort, gérer l'intensité, rétablir une certaine constance qui assure l'équilibre relatif du moi. Cette économie de l'intensité peut cependant être malmenée, notamment par certaines fixations pathologiques, lesquelles ont pour effet de compromettre l'équilibre, entraînant le sujet dans des comportements directement opposés au principe de plaisir-déplaisir, comme si le sujet, obsédé par une finalité étrangère, acceptait tous les risques, y compris celui de sa propre mort (addictions, violence, criminalité, processus suicidaires etc). Ces pratiques expriment une désintrication des pulsions - la pulsion de mort se détachant de la pulsion de vie et agissant à l'encontre du processus vital. D'une certaine manière on peut considérer le désir, en tant qu'il rompt l'équilibre fragile du moi, comme une menace : voyez par exemple l'irruption de la sexualité chez le pubère, qui crée de flagrants déséquilibres, obligeant le sujet à de douloureux remaniements psychiques. Ou la fascination amoureuse qui jette un mari hors de la sphère conjugale (le démon de midi). On voit d'emblée que la gestion du désir est infiniment problématique, en ce que le désir n'est pas forcément en accord avec l'intérêt vital ou social, que le désir est dérangeant par essence, marqué du sceau de l'anarchie et du désordre, et en même temps, d'une intensité fascinante, quasi invincible (toute la littérature en témoigne d'abondance, et la poésie, et l'art en général). 

Il y a là quelque chose de sauvage, de fou, d'allègre et de total - c'est le désir dans sa dimension propre, irréductible, et, à son extrême, dévastateur. Et nous revoilà empêtrés dans le paradoxe tragique : on ne peut vivre sans désir, mais pour autant il n'est pas évident qu'il faille le suivre, ou chercher à le réaliser, si toutefois il était réalisable - ce qui est encore une autre affaire. Il est clair en tout cas que l'ordre du désir n' a nul rapport avec la réalité, si ce n'est très indirectement. Il est toujours dangereux de sous-estimer ce non-rapport, pire encore de le refuser. "Quand il n' y a plus de limites il ya des bornes" - et les bornes sont expressément celles du réel, comme le découvre amèrement le vieil homme amouraché d'une "jeunesse", qui croit dans cet amour tardif ressusciter l'étalon impétueux qu'il fut jadis.

Dans cet écart infranchissable entre l'espace psychique et le champ de la réalité gît la douleur, mais aussi et surtout, la liberté. Rien ne nous oblige, hormis la passion, l'avidité et l'aveuglement - Bouddha dirait l'ignorance - à nous précipiter tête baissée dans la rage d'avoir, de pouvoir et de faire. Suspendons quelque temps notre impatience, pausons-nous et posons-nous, laissons décanter, observons le processus mental, observons nos élans, notre fougue, notre avidité, et notre misère aussi, qui est d'être livrés de la sorte à mille démons intérieurs, mille dragons, qui, si nous savons attendre, se transformeront peut-être en archanges...Et sinon, qu'importe, nous savons depuis longtemps que dans la masse impressionnante de nos fantaisies désirantes, bien peu méritent, au total, d'être prises au sérieux!

Enfin, au regard de cette évidence, nous pourrons nous poser la question éthique : quel est en moi le désir le plus essentiel, le désir vrai, celui qui exprimera le plus justement - le moins mal - ce que vraiment je pense souhaitable, étant celui que je suis, de réaliser en cette vie.

 

 

 

 11  Existence et Vacuité : Shunryu Suzuki

 

 

 

"Nous disons que la véritable existence vient de la vacuité et retourne à la vacuité. Ce qui surgit de la vacuité est la véritable existence. Nous devons passer par la porte de la vacuité" (Shunryu Suzuki : "Esprit Zen, esprit neuf p 140, Points Sagesses).

Mais il est fort difficile de dire en quoi consiste la véritable existence. Ce qui est sûr c'est qu'il ne s'agit en rien de l'existence conçue comme réalité substantielle, stable et permanente. Ce n'est pas une essence éternelle. Il n' y a rien de stable et d'éternel, c'est l'alpha et l'oméga de la pensée bouddhique : impermanence de toutes les choses, physiques, psychiques ou culturelles. Si on dit qu'elles existent, elles existent sur le mode du passage, venues du rien et retournant au rien. Le rien c'est le sans-forme, l'indéterminé, le non concevable, le fond sans fond de toute réalité. Ce qui signifie qu'il faudrait être sans idée préconçue, sans dogme et dans croyance. Ne croire en rien, ne s'attacher à rien dans le monde. Non qu'il faille tomber dans un nihilisme obscurantiste, et déclarer que rien n'existe - ce qui est en soi contadictoire puisqu'il y a un sujet qui, existant, déclare qu'il n'est pas - mais se tenir dans cette vérité paradoxale d'une existence en mouvement, surgissant et s'évanouissant d'instant en instant, perpétuellement jaillissante et disparaissante, figure indépassable de la permanente impermanence. En d'autres termes, mais tout aussi rigoureusement : se tenir à l'orée de la manifestation, au plus près du surgir, et dans ce surgir sans intention, goûter "l'étonnant et merveilleux existant".

Suzuki : "J'ai découvert qu'il est nécessaire, absolument nécessaire de ne croire en rien. C'est à dire : nous devons croire en quelque chose qui n' a ni forme ni couleur - quelque chose qui existe avant l'apparition de toute forme et de toute couleur". Ce rien est un rien par rapport à toute conception positive ou négative, un rien de pensée, un trou dans la pensée où se défait toute représentation, tout concept, jugement ou image, mais ce n'est pas pour autant un néant, une destruction de la pensée (ce qui est d'ailleurs impossible), c'est la position de silence conceptuel, accueil de ce qui surgit spontanément, puisqu'il est de la nature des choses de surgir perpétuellement, selon une forme, un contour, une couleur, une existence définie. La forme vient du vide et y retourne, une autre forme apparaît et disparaît, indéfiniment. Et la forme est encore une sorte de vide, sans pour autant ne pas être. Si nous parvenions à coïncider avec ce mouvement, et au milieu de l'illusion établir le calme du coeur, la souffrance disparaîtrait.

 

 

 

13 Du Scandale de la Vérité

 

 

 

Négativement toutes les interprétations se valent en tant qu'elles sont toutes inaptes à saisir la nature du réel : ce sont des points de vue, des projections, des représentations, des images, des symbolisations qui expriment le sujet interprétant et non pas les processus en tant que tels. Dans cette affaire il n'est guère question de vérité. La métaphysique de Platon est-elle plus vraie que la fabulation d'un Sioux Oglala? Qui en jugera s'il n'existe aucun critère de vérité, si pour en juger il faudrait pouvoir considérer de haut et en détail la nature des choses et la comparer avec les représentations humaines, en un mot, si pour juger du vrai, il faut déjà connaître le vrai. Cercle vicieux, régression à l'infini. Le vrai ne peut être connu. Il ne peut pas même être tenu pour une idée régulatrice, comme le pensait Kant ; il n'est pas davantage un horizon lointain : si nous ne disposons d'aucun critère de vérité il est impossible de sortir de l'incertitude où nous plonge notre constitution somatopsychique.

D'un autre point de vue les interprétations ne se valent pas : le point de vue rationaliste est meilleur que le fétichisme ou l'animisme, en raison de l'efficacité qu'il apporte dans les affaires humaines, science de la nature, technologie scientifique, médecine, production, exploitation des ressources etc. Mais l'efficacité n'est pas vérité. L'efficacité est au service d'un projet de domestication de la nature, d'une volonté de puissance pour le moins ambiguë. Il est patent que ce critère, à lui seul, n'est pas tenable : il ne fournit que des moyens, d'ailleurs colossaux, mais laisse ouverte la question des fins. Quel type de civilisation voulons-nous pour le futur? La question des valeurs, négligée jusqu'ici, devrait passer au premier plan. A la repousser encore nous courons les plus gros risques, fort connus au demeurant, mais obstinément forclos.

Les civilisations sont mortelles, pourquoi? D'abord pour des raisons internes : chaque organisme, individuel ou collectif, est voué, à terme, à la décomposition. Ensuite pour une raison plus secrète, plus difficile à cerner ; la civilisation repose sur un socle de représentations  conscientes et inconscientes, un système adaptatif qui vaut pour un certain mode fini de réalité. Si la réalité change du tout au tout la civilisation est menacèe, sauf à inventer très rapidement de nouveaux outils de connaissance et d'action. Les Amérindiens, dignes survivants de l'âge néolithique, face à des envahisseurs sans scrupule, surarmés et disposant d'une technologie avancée, n'avaient aucune chance. Mais rien ne garantit que notre monde soit plus vivable, à terme, que ceux qui ont précédé.

Les formations mentales et culturelles se suivent et disparaissent dans l'immensité du temps cosmique sans affecter la nature de l'univers. Aussi notre temps à nous n'est-il pas celui du temps cosmique. Il n' y a aucune proportion de nous au Tout, à jamais insondable et mystérieux. Et notre science même, si grandiose dans son principe, si ambitieuse dans ses fins, si discutable dans ses effets ne change rien de fondamental à notre condition. C'est l'opinion de savoir qui est ridicule, non pas la référence à la vérité, si du moins on en modifie radicalement le statut : vérité non d'un savoir, discutable dans son principe, mais de l'obstacle, du skandalon. Le "scandale" c'est que nulle pensée ne peut embrasser le réel, c'est ce hiatus infranchissable entre la représentation ( re-présentation, c'est le mot, retour à l'envoyeur, rétrojection de la projection) et ce dont elle s'imagine rendre compte. Vérité scandaleuse, celle que nul ne désire entendre, et qui s'obstine à faire retour dans les impasses de nos sophistications.

Le scandale, qui fait trébucher, qui mortifie notre suffisance, est, en un autre sens, l'occasion - ce qui tombe (cadere) à point - Kaïros de l'inexprimable Eveil.

 

 

14 Le Diable et le Dragon

 

 

 

Quand le sujet s'engage à titre personnel dans la démarche philosophique, c'est pour la vie. Je conçois difficilement qu'il puisse un jour "se défroquer" - sauf à opérer une sorte de seppuku, à la manière du samouraï, estimant que l'affaire n'en vaut pas la peine, ou que tous les problèmes sont résolus, éventualité fort improbable. Reste la lassitude, ou le désenchantement, que pour ma part je n'éprouve nullement. Je reste de l'avis d'Epicure déclarant que parmi les activités humaines, toutes orientées vers une fin, la philosophie est la seule où le plaisir accompagne sans faille l'activité de pensée. J'ai un immense plaisir, non à me torturer l'esprit, mais à m'ébattre, à folâtrer selon mon humeur, à caresser la Muse, à lutiner la chair sensible de la vérité. De cela je ne me lasserai jamais, d'autant que la poésie accompagne ma démarche, et lui confère une sorte de charis supérieure, entraînant le corps, et l'âme, dans toutes les opérations de pensée. Jamais d'élucubration futile, de spéculation gratuite, de rationalisation importune. C'est ma règle : ne parler que de ce qui est expérimenté directement, vérifiable par la pratique, dans un cours et décours qui mobilise la totalité de l'être.

Cela étant, je constate un certain éloignement intérieur à l'égard de questions qui me brûlaient hier encore, et qui perdent je ne sais comment leur tranchant d'autrefois. Il en va ici comme de films que l'on a adoré dans le passé, et qui déçoivent incommensurablement lors d'une nouvelle projection. Ce n'est plus le même film, ou plutôt c'est nous qui ne sommes plus le même. A de certains moments j'ai le sentiment que toute une part de mon existence a viré de bord, avec les intentions, les attentes, les espérances correspondantes. C'est le fond qui a été remanié, la vision ancienne des valeurs, des significations, des normes, comme si je débarquais sur un nouveau rivage, découvrant avec enchantement des humains insoupçonnés, bariolés, emplumés, libres comme le vent, étranges de coutume et de comportements, tout autres en un mot : "notre monde vient d'en découvrir un autre" écrivait Montaigne. J'y suis à mon tour!

A  bien des égards j'y vois plus clair : sur la question du fondement, de la structure psychique, du Moi et du sujet, des rapports du conscient et de l'inconscient, de la formation personnelle, des finalités internes - car je dénie à peu près toute valeur aux finalités externes - trouvant quelque merveilleux accord entre l'art, la poésie et la philosophie, véritables modalités, irremplaçables et souveraines, de la culture. J'en suis convaincu : en dépit de l'extrême difficulté de l'entreprise j'estime que c'est dans cette métaphorisation du désir et de la violence fondamentale que s'exprime l'excellence humaine, cette "arêtê" que cultivaient les philosophes antiques. De fait nous n'avons jamais quitté les Grecs, et c'est dans l'esprit de cette culture-là, profondément repensée, que nous pouvons conquérir notre vraie "nature", nature acquise et conquise par la spiritualisations des passions. Il n'existe pas d'autre voie, car de vouloir éradiquer l'instinct il n'y faut pas songer, ni de rêver d'une sublimité hors de prise. Soyons ordinaires, sans idéaux excessifs, sans prétentions surhumaines, mais sans violence ni fanatisme, sans volonté d'amender le monde à notre sauce, sans prétention ni suffisance, mais résolus sur deux ou trois points décisifs et non négociables. A chacun de voir lesquels.

Les grands artistes ont régulièrement connu des périodes de crise intérieure, où le doute les a saisi et contraint au silence. Les philosophes de même. Sans doute faut-il, au mitan de la vie, procéder à une sorte de purge universelle, renier les idéaux, les modèles, réviser la vision du monde, laver la conscience de toutes les attaches anciennes, trahir les maîtres, se révéler résolument infidèle, frondeur, anarchique et pyrrhonien, en un mot courir tous les risques, y compris celui d'une possible stérilisation. C'est la lutte avec l'Ange. Je dirai plutôt, avec le Daïmon personnel. Car nous avons chacun notre Daïmon personnel, ce double intérieur, à la fois l'ami, le frère, le confident, le gardien - et le diable (dia-bolon : celui qui divise), voire le dragon ou le monstre. Il est à la source des grandes inspirations, et des plus grands périls. Il faut l'écouter, c'est sûr, mais pas toujours le suivre, et le suivre parfois. Finissons sur une belle image chinoise : le Dragon est dans leur mythologie un animal fabuleux, symbole de puissance et de fécondité, gardien des temples. A nous de convertir le diable en dragon salvateur et inspirant.