Chaque fois que j'entreprends la lecture d'un essai de Heidegger, je fais la même expérience pénible. J'aborde l'ouvrage de front, plein de bonne volonté, décidé à mettre de côté toute prénotion et prévention, pour lire le texte avec la virginité requise. Je lis, j'éprouve un certain émerveillement initial, intrigué par cette approche toujours singulière et dérangeante, et puis, après quelque temps, je me sens gagné par un étrange sentiment de malaise, comme si peu à peu je perdais pied, glissant sur un terrain miné. Mais de quoi parle-t-il donc? Quel est donc ce langage qui ne renvoie à rien de compréhensible, auquel manque la solidité d'une référence identifiable, qui joue à corps perdu avec les connotations étymologiques, comme si le mot, par je ne sais quelle magie occulte, avait le pouvoir de convoquer le réel, de l'exposer dans la trame d'un discours, de nous mettre en face de l'énigme, de nous contraindre à l'évidence. Mais quelle évidence? Il y a dans cette philosophie quelque chose de terroriste, une sourde injonction à je ne sais quel devoir, avec le reproche constant et répété de quelque faute inaugurale : nous ne pensons pas encore, qu'attendons-nous pour nous mettre en chemin vers la pensée, que faisons-nous dans le dédale de l'étant alors que c'est l'Etre qui nous requiert, etc. Mais qui est-il donc pour s'autoriser de la sorte, pour s'ériger en juge souverain de l'Histoire, en contempteur de la lâcheté publique? C'est agaçant. C'est faire le Saint Just. C'est se poser en Grand Autre, dépositaire de la vérité. Et, à y regarder de plus près, ce n'est qu'un délire : "Moi, Platon je suis la vérité" ironisait Nietzsche. Nous y voilà : paranoïa de "philosophe" en mal d'absolu, juge des vivants et des morts.

Le malaise dont je faisais état plus haut, en voici la cause et la teneur : cet homme est fou. Génial si l'on veut, mais fou. Et ce n'est pas le premier, c'est hélas une constante relative dans le domaine si exposé de la philosophie, où les fous sont plus nombreux que les sains d'esprit. En particulier dans la philosophie allemande où rôde un certain démon de la dictature, où le bon sens est la chose du monde la moins partagée. C'est quoi cette obsession de l'Etre, avec grand E évidemment, nouvelle mouture laïcisée de l'idole séculaire, à laquelle l'impétrant est censée s'identifier dans la ferveur de l'abnégation? C'est quoi cet Etre dont le voilement "historial" se paie par la déréliction et la déperdition? C'est quoi cette culpabilisation forcenée, où l'homme d'aujourd'hui, sommé de se déjuger, est livré à l'errement du sans demeure? Tout cela c'est de la religion, et de la pire, celle qui cache son nom et sa "volonté" - sa triste passion de ressentiment. 

On se prend à frémir. Que se serait-il passé si Platon avait pu établir en Sicile sa République idéale? Relisons, si ce n'est fait, les détails de la gouvernance et de la police qu'il avait imaginées pour régler la vie civile, car de la vie privée il n'est plus guère question, si l'Etat est l'incarnation de l'Idéal. Je crains fort que Heidegger ne se soit cru appelé, selon le même schéma, à quelque haute mission politique, évangéliste de la nouvelle Cité de l'Etre, et qu'il ait eu la plus grande difficulté à avaler sa disgrâce. Et tant mieux pour nous. Machiavel avait raison : il ne faut pas se fier aux idéalistes, ni aux penseurs, surtout en matière politique.

La philosophie ne mène pas le monde. Ni les idées. Quant aux idéaux, il sont plus souvent funestes que bienfaisants. S'il est bon d'en avoir un peu, c'est à titre de provision pour les jours de disette, quand l'estomac gronde et que la route est ladre. Mais c'est à la condition de les suspecter toujours, et de s'en débarrasser au plus vite, lorsque la chose est possibe.