CHAPITRE VINGT HUIT : ETHIQUE

  

 

 TABLE

 

1 Fondement de l'Ethique

2 Voie Moyenne

3 Ethique de l'Idiotie

4 Ethique de la Joie

5 Résolution éthique et savoir tragique

6 Sublimation

7 Du Deuil et de la Gratitude

8 Savoir, devoir, espoir

9 Programme de pratique épicurienne

10 De la Liberté de nature

11 Vivre et penser

12 Pratique du corps

 

 

 

 

1 Fondement de l'Ethique

 

A tout prendre, l'eudémonologie n'est qu'une sophisticaillerie plaisante et vaine : le bonheur étant impossible, la joie incertaine et fuyante, il ne reste qu'à pactiser avec le diable, lui soutirant de ci delà quelque piécette de plaisir interstitiel, de quoi entretenir la flammèche de la vie, pour le seul bénéfice durable de l'espèce. Ne pouvant ni vivre ni mourir nous nous débattons entre le tragique de la perpétuation et la comédie de l'impossible. Victimes-complices d'un carnaval mirifique et dérisoire, nos exploits terrestres se limitent à de petits calculs de probabilités hédoniques, et le temps passe, et nous avec. Décidément laissons-là le bonheur et ses pompes allègres et funèbres.     Sauf si...

"Le bonheur suprême c'est la personnalité" (Goethe, cité par Schopenhauer en dernière phrase de son "Art d'être heureux", règle 50) - Fichtre Zeus! mais l'oncle Arthur aurait dû commencer par là, et finir là son livre! Cette phrase change tout. De l'eudémonologie nous sautons à pieds joints dans l'Ethique!  Sentez-vous la différence de niveau, le bond qualitatif? Plus question de petits calculs de plaisir et de déplaisir, de joie et de souffrance, d'attentes et de déceptions, selon une logique du moi de plaisir. Ethique disais-je, - et la meilleure possible, la plus fine et la plus noble.

              "Noble soit l'homme

              Riche en aide, et bon!" (Goethe, bien sûr !) 

Ni eudémonisme, ni conformisme social, ni morale de soumission, ni hétéronomie,  mais la tranquille affirmation de la Personnalité! Il faut être grand pour parler de la sorte. Spinoza, évidemment, est passé par là. Et son conatus : désir, effort, affirmation de soi dans le désir d'une plus grande perfection. Manifestation, expression des forces actives, créativité ininterrompue à partir de la naturelle puissance d'exister. Exister en soi et par soi, sans pour autant sous-estimer les facteurs externes, mais en composant avec eux, selon une  logique dynamique de la multiplicité et de la hiérarchie des forces. Ici est le fondement de l'Ethique.

J'appellerai singularité le topos des forces naturelles (tempérament, caractère, données pulsionnelles natives d'un individu). De ce point de vue chacun possède, ou plutôt est lui-même, une combinaison unique de la nature : un mode fini et singulier, peu modifiable dans ses traits essentiels. Ces tendances ne sont pas forcément harmoniques, mais souvent variées, hétéroclites ou contradictoires, comme cela se voit dans les goûts et les inclinations. Tel voudrait être à la fois coiffeur pour dames, artiste de music hall, député, explorateur, lettré, gangster, que sais-je encore. La question devient : ne pouvant tout faire en même temps, "quel chemin suivrai-je en la vie" (Descartes), quel désir faut-il élire comme souverain, auquel je consens à subordonner un certain nombre d'autres désirs ? La valeur d'un désir se mesure aussi à la qualité de l'effort, et du choix qu'il impose. Certains, doués de forces surabondantes, sauront mener plusieurs vies à la fois. Mais tout le monde n'est pas Léonard de Vinci. C'est par ce travail de connaissance, de reconnaissance de soi, de sa nature la plus vraie qui s'exprime dans les inclinaisons les plus durables et les plus invincibles, que l'on saura établir une hiérarchie interne, qui donnera à l'existence une direction d'ensemble, une constance, et finalement une forme inédite et supérieure de contentement. Rousseau, qui n'a jamais su choisir, fut malheureux malgré son immense génie. Goethe sut mieux gérer ses innombrables talents, hiérarchiser ses projets, et développer une vie "belle" selon les canons universels. Des donnés naturels de la singularité  nous sommes passés, par la connaissance et la volonté, à la personnalité.

Le fondement de l'éthique, c'est en dernière analyse, la nature, le fond élémentaire, dispensateur de toute force et de toute grâce. Mas il faut y ajouter  l'"art", entendons l'artefact de la connaissance et de la résolution. La personnalité réconcilie la nature et l'art, suprême synthèse de ce que peut l'humain lucide et courageux.

J'en déduis quatre vertus : authenticité, être un dans sa multiplicité (hen) en étant et restant soi même (autos). Fidélité à son désir dominant, qui devrait déterminer les grands choix de l'existence. Constance dans le temps. Tempérance, comme capacité de repousser le cas échéant des tentations délétères au bénéfice de notre être essentiel.

Goethe parlait d'une seigneurie de soi même. Je parle du fondement de l'éthique, selon le sens ancien des Grecs, et dont l'inspiration me semble parfaitement moderne, voire de tous les temps. Notre projet n'est pas d'adopter des normes, ni d'hier ni d'aujourd'hui, mais de nous y adapter tant qu'il faut pour construire en nous les conditions d'une véridique personnalité.

 

 

 

2 Voie Moyenne

 

 

 

 

Les frémissements de ce printemps naissant m'inspirent de bien agréables pensées : il me semble possible à présent de faire fructifier ce long travail de réflexion, mené depuis des années avec patience et impatience, de donner aux intuitions fondamentales, enfin, une certaine cohérence spéculative, et je l'espère, un prolongement naturel dans la conduite de la vie. Philosopher, c'est exercer à l'égard de l'expérience une exigence d'accueil et de raison, se rendre disponible aux événements de toutes sortes, externes et internes, les recevoir comme une manne, par delà l'agréable et le désagréable, comme une pluie printanière, comme un jeune soleil, en tirer leçon de vie, confronter l'idée à l'expérience, expérimenter sans cesse, dégager le sel, l'arôme et le suc, s'en nourrir par la réflexion et la méditation sans cesse continuée. A ce prix une certaine cohérence peut se lever comme une jeune plante, alors même que l'âge avancé peut inspirer de funestes pensées. Mais il est patent que si le corps s'use et vieillit, l'esprit peut se renouveler sans cesse, en l'absence de maladie grave, s'élever vers les plus hautes sphères de la contemplation, y puiser ressources pour dynamiser et élever la vie. C'est l'exemple irremplaçable de quelques uns comme Goethe qui ont su, jusqu'au bout, maintenir leur "conatus", leur force vitale dans un agir contemplatif et pratique.

Je cherche à définir une voie moyenne entre la dimension contemplative et l'évidence de la solitude existentielle, qui sont les deux faces d'une seule et même Vérité. La contemplation de l'espace et du temps infinis nous apprennent l'Ab-sens de tout sens transcendant, l'éternité d'un multivers sans cause, sans origine et sans finalité où se perdent irrémédiablement nos espoirs et nos représentations. Etonnement radical  devant l'in-signifiance universelle qui peut engendrer tantôt un émerveillement confinant à l'extase, tantôt une angoisse absolue et sans remède, l'esprit oscillant entre le sublime de beauté et le sublime de terreur. Mais ce qui en découle nécessairement, pour peu que l'on ne se jette pas dans la religion, et l'ab-erration de la foi, comme fit Pascal, c'est de toute manière la profonde solitude, la "déréliction", la conscience tragique d'un délaissement ontologique, dont Heidegger nous a donné la mesure immesurable. Et, corrélativement, le risque de nihilisme, de désespoir et de passivité définitive.

Il faut, selon moi, habiter un certain temps dans cette vérité, "séjourner auprès du négatif" pour parler comme Hegel, encore que le terme de négatif ne vaille que par rapport à nos illusions, et ne qualifie en rien la nature du réel, qui n'est ni positif ni négatif, ni bon ni mauvais, et qui se contente parfaitement d'être ce qu''il est, hors de toute qualification humaine. Cette expérience est celle de la vérité, au sens antique : alètheia, dévoilement, ouverture de l'esprit à la totalité universelle. Vérité tragique - et de la vivre nous guérit à jamais des tentations frauduleuses de la religion et de l'idéologie.

C'est le moment contemplatif, qu'il importe de continuer et renouveler indéfiniment pour y décanter, purger notre soif de sens, de consolation, de finalité et de raison. Il n' a que des causes, et pas de raison.

Dans le même temps se fait jour une autre réalité, toute conventionnelle, mais inévitable et nécessaire. C'est la dimension sociale, relationnelle que l'on ne saurait négliger ni écarter, car enfin nous sommes des hommes, non des dieux ou des bêtes. "Zoon logon êchon" : vivant ayant le langage, "zoon politikon" : vivant dans la polis, la cité des hommes. Et à ce niveau la vérité contemplative n' a pas cours, alors même qu'elle conserve sa pertinence dans la contemplation et la méditation. Nous ne vivons qu'indirectement dans l'univers, mais directement dans la cité, jetés dans le conventionnel socio-politique, le langage et le symbolique, dans la communication et l'échange, la représentation et le semblant. Ici règne "nomos" : les moeurs, les règles, les usages, les conventions, les interdits et les obligations, le sens et les valeurs, et c'est dans ce milieu que nous vivons.

Il faut en prendre acte : ici c'est le Vrai-semblant qui tient lieu de vérité. Ici la question du sens se pose légitimement, alors qu'elle est absurde au niveau du Tout. Ici le temps est une réalité sociale et psychologique inévitable qui organise tout le labeur humain, et les relations générales. "Temps rétréci" écrit Marcel Conche, opposé au Temps Universel, à l'Aïon. Le désir et l'action de l'humain porte le sens comme condition de l'action, comme développement et créativité. Mais, encore une fois, Vrai-semblant n'est pas vérité, sens humain conventionnel n'est pas sens universel. Ces distinctions sont indispensables pour situer correctement l'éthique et la politique.

Une éthique de l'agir est sans illusion sur sa signification et sa valeur, mais il faut bien vivre et agir.  Choisissons de vivre en exprimant la nature fondamentale, le conatus, les forces vitales. Expressivité de la force, mais aussi rencontre de la force avec les autres forces : "prattein", s'affirmer soi-même par le déploiement des forces dans le champ social. Cela peut se faire par la parole, l'écrit, la rencontre, la conversation, l'enseignement, la critique, la proposition, le débat : Spinoza rédigeant l'Ethique, construction du modèle de l'homme libre.

Je répugne à parler d'engagement politique. Je risquerai le terme de participation critique : Spinoza rédigeant le Traité Théologico-politique", publié anonymement et voyageant dans des sacs de sable à travers toute l'Europe, pamphlets terribles contre les pouvoirs religieux et monarchiques, annonçant les samizdats et autres livrets de contestation à venir. Ah Spinoza, tu nous manques!

Spinoza a su admirablement distinguer les deux plans : vision intellective et unitive de la Nature, action éthique et politique dans le champ de la culture. Effectivement, il reste à jamais la figure de l'homme libre.

 

 

 

 

3 Ethique de l'idiotie

 

 

 

Idios : séparé, particulier, singulier

Idioma : particularité

Idiotès : celui qui reste séparé, celui qui se distingue (de l'Etat, des communautés etc), comme simple particulier, simple soldat etc.

Idion s'oppose à koinon, le commun, la communauté.

Héraclite écrit : "Il y a pour les éveillés un monde unique et commun (koinon) mais chacun des endormis se détourne dans un monde particulier (idion kosmon) - DK 89.

Pour Héraclite c'est l'accès au Logos qui crée la véritable communauté, celle des esprits libres. Le particulier est considéré comme le sommeil de l'esprit faible perdu dans ses songes. C'est aussi l'élément d'une subjectivité puremement passionnelle, incapable d'agir la pensée et de concevoir le Tout. Dans la philosophie classique grecque l'idion sera le domaine inférieur, fallacieux et trompeur, de l'opinion, de l'intérêt privé par opposition au Bien public et à la vérité.

Mais l'idion peut se concevoir autrement, à la condition expresse de dépouiller le sujet de ses mirages, de ses illusions et de ses attachements. C'était le projet de Pyrrhon : suspendre la croyance, cesser d'affirmer et de nier, parvenir à cette vacuité de l'esprit où se révèle la vacuité des choses, où toutes les affaires (pragmata) apparaissent également vides de contenu et de valeur, immaîtrisables, inconnaissables et sans critère. De la sorte Pyrrhon invente un nouveau "personnage conceptuel" (l'expression est de Deleuze), celui de l'idiotès, à la fois "l'idiot" de la sagesse populaire, et l'absolu singulier, le sage absolu de la tradition sceptique.

Le terme d'idiot charrie la représentation facile et controuvée d'un débile mental, incapable de jugement, influençable, ployable à tous sens, inepte et inapte, pauvre déchet de la société civile, comparable à l'imbécile heureux, souffrant de déficiences diverses et variées. Parfois cette simplesse est vue comme une possession divine, l'indice d'une accointance particulière avec le sacré. Les zaporogs qui massacraient joyeusement tous les habitants d'un village ennemi se prosternaient jusqu'à terre devant l'idiot, personnage sacré et intouchable. Ce qui révèle toute l'ambiguïté de l'idiot, tantôt pauvre hère méprisable et méprisé, tantôt figure insigne du divin. C'est que l'ex-centrique dérange les catégories, ouvre d'emblée à l'angoisse de l'innommable, s'interprète aussi bien comme le meilleur et le plus bas.

Il y a quelque chose de cela dans le personnage de Pyrrhon, qui d'une part refuse de juger les sensations, quitte à tomber dans un trou, et d'autre part n'écarte pas l'honneur d'être nommé, par les citoyens d'Elis admiratifs, Grand Prêtre d'Hadès (Rappelons qu'Elis était la seule cité grecque à honorer ce dieu des morts dans un sanctuaire public). Personnage sibyllin, énigmatique, à la fois hors de la cité, à l'écart, en ex-chorèsis, fuyant débats et controverses - "je ne juge pas" - et singulièrement placé en son centre. Les uns, par la suite, moqueront son abstention, son indifférence, son refus de penser, son ignorance, son inculture, sa pusillanimité, arguant qu'il faut être bien sot pour faire profession de non-pensée - et pourtant les citoyens d'Elis lui dresseront des autels, et les Grecs le tiendront pour le plus grand sage depuis Socrate.

Personnage conceptuel : l'appellation peut semble étrange pour qualifier un homme faisant profession de dénoncer les pièges du concept et les illusions de l'intelligence. Mais il serait plus sot encore de le qualifier d'ignorant, d'inculte et d'imbécile, lui qui reçut les leçons d'Anaxarque et des "sages nus" de l'Indus, qui frotta sa pensée d'Hellène démocritéen à la culture perse et hindoue, et qui revint de l'expédition d'Alexandre avec une immense réserve d'images, d'expériences et de savoirs. Il en savait trop pour ne pas avoir compris la vanité du savoir. De retour à Elis il est l'homme hors-norme, le sans pareil, l'absolu-singulier, celui qui initie une toute nouvelle image du sage, non plus le sophistès (celui qui enseigne la réussite par la parole), ni le sage socratique (celui qui déclare que la vertu peut s'enseigner), et réfutant à l'avance la sagesse pratique d'Epicure (sagesse fondée sur un savoir du cosmos) et les spéculations optimisantes des Stoïciens. Pyrrhon est l'idiotès en perfection : savoir du non savoir, refus des doctrines, abstention critique, suspension universelle, aphasie (a)philosophique, et s'il parle, et il parle d'abondance, c'est pour faire éclater la fausse légitimité de la parole.

De là aussi une éthique absolument paradoxale : comment, dans ces conditions proposer un style de vie, donner des règles de conduite? Mais justement, pourquoi vouloir que l'éthique soit un catéchisme, un organon de préceptes, que de toutes manières nul ne peut suivre? Ethique du non dire, mais de l'acte. On dira que Pyrrhon ne fait rien et l'on a raison. Et l'on a tort. Car s'il s'agit de "faire", à l'occasion, ce n'est surtout pas selon une doctrine, mais selon une exigence toute personnelle, parfaitement injustifiable et  incommunicable. C'est tout le contraire de ce que dira Kant plus tard, estimant que n'est moral que ce qui est universalisable. Rien, chez Pyrrhon, n'est universalisable : il porte l'idion à son point de perfection, où s'abolit toute justification, toute raison. Image troublante d'un sujet sans subjectivité.

 

 

 

4 Ethique de la Joie

 

 

Notre époque est dépressiogène. Et les actualités déversées chaque jour ne font qu'ajouter à la morosité ambiante. La conséquence, bien connue, est le ressassement des insatisfactions. Le plus grave, peut-être, est de voir une jeunesse verser dans une sorte de "no future" généralisé, dont les aînés n'avaient aucune représentation. Par ailleurs glorifier le travail comme une vertu en soi est une sottise lorsque l'accès au travail rémunéré est pour le moins improbable. Mais nos gouvernants n'en sont pas à une contradiction près. La schizoïdie (contradiction flagrante entre l'injonction et le possible) devient une règle de gestion, et provoque les pires ravages, comme ces suicides de masse qui sont bien autre chose qu'une déplorable "mode". Bref, notre civilisation pratique à grands frais la culture des passions tristes.

Détournons nous sans attendre de cette contagion mortifère. Etre conscient des problèmes est tout autre chose que de s'y complaire, de s'y rouler comme dans un fumier. Voir, savoir, lucidement, complètement, c'est voir aussi combien il est dangereux de s'y complaire. Il y a chez certains une trouble jouissance, je ne sais quelle morne et perverse satisfaction à contempler le malheur. C'est de cela qu'il importe de s'extraire.

Cette morbide disposition demande à être analysée. Sommes-nous donc si peu aptes au bonheur, si peu friands d'heureuse vie, que nous recherchions avec délectation tous les signes du malheur en autrui et en nous-même? Le charme du malheur, précisément, c'est de légitimer frauduleusement la rancune : accabler le sort, gémir et tempêter, s'en prendre aux dieux et au désordre universel, se décharger de toute la hargne accumulée, de la haine et du ressentiment, et, dans une sorte d'exaltation macabre, se découvrir victime. Ah les victimes! N'ont-elles pas l'éternité pour exercer leur vengeance? Ah cette haine froide et farouche qui n'en finit jamais, qui empoisonne toute forme de vie, pourrit la pousse à sa racine, éternise le ressentiment! L'esprit de vengeance, bien souvent, étouffe toute possibilité de justice. Et de la sorte l'esprit de la loi, qui devrait rendre à chacun son dû, se voit perverti sans recours.

Je ne vois guère, pour sortir de ce piège infâme, qu'une authentique résolution de joie. Ah ça, me dira-t-on, la joie peut-elle se décréter? Je ne sais, mais je ne vois pas d'autre issue. Si nous attendons quelque messie nous attendrons fort longtemps. Si nous espérons quelque miracle de la religion ou de la science nous attendrons fort longtemps. Idem pour la technique dont on voit bien qu'elle crée de nouveaux problèmes en prétendant régler les anciens. De fait rien ne peut nous sauver, ni le savoir, ni la révélation. Quand nous avons fait le tour de toutes les illusions nous sommes acculés à cette tragique évidence : c'est maintenant ou jamais.

La joie n'est pas simplement une émotion parmi d'autres. C'est une décision éthique. Face à l'abîme nous n'avons qu'une alternative : la joie ou la tristesse. La tristesse est facile, puisque tout nous y conduit, nous y induit. La joie est vertu de courage.

Je sais bien que chaque jour apportera son lot de souffrance, d'insatisfaction, de déboires, et que je n'y pourrai pas grand chose. Ceux qui nous promettent la béatitude perpétuelle mentent. Pour autant il est permis, et plus viril, de faire cet acte fondamental par lequel nous décidons, autant qu'il est en nous, d'exercer notre naturelle puissance de sentir, de penser et d'agir dans le sens de la liberté créatrice.

 

 

 

5 Résolution éthique et savoir tragique

 

 

 

La résolution c'est la décision. Mais c'est d'abord la solution, et peut-être un redoublement de la solution, exprimée dans le "re" qui ouvre le mot.  Premier moment : je vois la solution, deuxième moment, je la fais mienne, dans un accord interne entre le désir et la conscience. Décision. Ce que je voyais, j'en fais une affaire personnelle, dans un vouloir, une auto-détermination qui m'engage. Ainsi en va-t-il de la joie comme décision et résolution éthique : je décide que ce qui se profilait comme un possible devient une nécessité interne.

On dit quelquefois que dans la vraie solution le problème disparaît. Image de la solution chimique : les ingrédients constituants perdent leur nature propre pour se résoudre dans une composition neuve et originale. Dans la vie concrète les choses sont un peu plus compliquées. Certains problèmes disparaissent en effet, mais d'autres ne peuvent totalement se résoudre. L'optimisme nous fait miroiter un bonheur sans partage, mais c'est une illusion. (Schopenhauer déclare que l'optimisme est plus qu'une naïveté, un crime contre l'esprit). Le pessimisme se complaît dans le négatif et aspire à nous convaincre de l'inanité de nos efforts. Je suis partisan de la conception tragique : la vie demeure déchirée ; entre le possible et l'impossible s'ouvre un infini que rien ne peut combler.

    "N'aspire pas, mon âme, à la vie éternelle

    Mais épuise le champ du possible" (Pindare, cité par Valéry en tête de son "Cimetière Marin").

Le pur tragique est chez les Grecs de la grande époque. Homère, Pindare, Eschyle, Sophocle. Par la suite un certain optimisme, avec Socrate, fera dégénérer le tragique. Mais toujours les Grecs sauront poser la limite : "Rien de trop". Le trop c'est l'aspiration infinie vers l'infini. Et le dernier, Pyrrhon, fera résonner cette loi du non-savoir conscient, de l'inconnaissable et de l'inaccessible.

Le coeur de la résolution éthique c'est le savoir inébranlable, la certitude absolue d'un joyeux renoncement. Nous sommes face à l'abîme et rien ne nous permet de le franchir. Cette certitude, douloureuse d'abord, fonde un nouvel humanisme, non de la conquête éperdue et pathologique, mais d'un juste positionnement dans le relatif. Le seul absolu c'est la frontière. Mais en deçà de cette frontière explorons les possibles, et réjouissons-nous. 

Le Tragique c'est le Joyeux. Paradoxe nietzschéen. Difficile à saisir, et décidément libératrice, cette parole!

PS : A méditer : solution, résolution, dissolution, absolution. Tout un programme!

 

 

6 Sublimation

 

 

Sublimer c'est renoncer à la satisfaction directe de la pulsion, à l'acte d'accomplissement par lequel le sujet s'empare de l'objet sur le mode sexuel, cannibalique ou sadique. Mais la motion inconsciente n'est pas supprimée, ni clivée, ni refoulée. Elle se déplace vers un autre mode de satisfaction plus conforme aux exigences sociales et morales : métaphorisation. Délestée de sa finalité de maîtrise, désexualisée, elle se convertit en projet culturel, tout en conservant sa force créatrice, inventant une nouvelle direction et un nouveau mode d'expression, par exemple pictural, musical ou idéatif. On peut estimer que le fantasme initial est toujours là, animant de sa puissance irrationnelle le projet créatif, mais affecté d'un certain coefficient de raison, en accord avec le principe de réalité. Reconnaissant le caractère asocial, voire antisocial du désir originel, le sujet se montre capable d'un déplacement d'objet, de projet, effectuant une sorte de mutation de trajectoire, qui à la fois préserve la puissance désirante, satisfait le désir lié au fantasme, et se range à la loi commune, dans un compromis original et singulier. Cette opération n'a rien d'évident, et on peut comprendre que Freud, peu satisfait de son travail conceptuel, ait finalement détruit l'article qu'il avait consacré à cette question.

Pour illustrer sa conception de la sublimation Freud avait donné des exemples, fort explicites en eux-mêmes, mais qui ne levaient pas entièrement les problèmes de théorisation. En effet, il est bien difficile de comprendre quelle force psychique est ici à l'oeuvre, quelle admirable intelligence invente génialement une solution à un problème si compliqué. Comment désexualiser sans perdre l'énergie pulsionnelle ? Comment trouver un compromis si astucieux entre le principe de plaisir et le principe de réalité? Comment renoncer sans renoncer vraiment, désinvestir d'un côté en réinvestissant de l'autre ? Déplacer tout en conservant l'énergie ? Trouver des formes nouvelles pour l'investissement pulsionnel sans tomber dans un plat ritualisme social et culturel ? Et pour faire bonne mesure, Freud déclare tout de go que la femme est en général fort peu encline, au contraire de l'homme, à de telles concessions culturelles. Je n'en sais rien, et je ne disputerai pas sur ce thème, d'ailleurs peu instructif. Je me contenterai de constater que la plupart des grands musiciens et philosophes sont des hommes.

Le renoncement peut s'expliquer en partie par l'action si puissante du Surmoi et de l'Idéal du moi : exposer tout de go ses fantasmes, espérer les transcrire dans la réalité relève de l'inconscience et de l'amoralité. Il faut donc transiger. Mais transiger tout en restant fidèle à ses propres valeurs fondamentales, ou, autrement dit, en donnant au fantasme fondamental d'autres moyens de s'exprimer. Concession partielle, mais aussi infidèle fidélité. L'essentiel, pour le sujet, reste toujours de vivre en relation intime avec son fantasme, quitte à monnayer ce rapport au prix fort. Le prix de la sublimation est évidemment très élevé, car il n'est jamais garanti que ce à quoi je renonce soit correctement payé en retour. Je peux découvrir que ma sublimation, loin de remporter quelque succès dans le monde, se voit payée par le malheur, le rejet ou l'indifférence publiques. Voir les innombrables artistes morts au combat, ignorés ou suicidés. Il faut une certaine dose de courage, ou d'aveuglement narcissique, pour prendre un tel risque. Mais au fond qu'importe. Mieux vaut vivre selon sa propre loi, même amendée, que de renoncer au désir et mourir d'étiolement. C'est le pari courageux des artistes et des hommes de pensée.

Métapsychiquement la sublimation suppose une alliance assez improbable entre le "ça" - et le fantasme fondateur - et d'autre part le Surmoi, et plus souvent l'Idéal du moi, avec une sorte de génie stratégique du moi, pour concevoir une issue favorable. Mais ce n'est là que laborieuse description. Ce qui se passe en fait dans la psyché nous reste impénétrable. On constate que quelques uns y parviennent, d'autres succombent. Les uns jouiront d'une relative santé, les autres traîneront une lamentable pathologie. Je ne sais s'il existe une thérapie appropriée à ces cas douloureux.

Que l'on me permette une confidence. Je crois avoir reconnu le noyau de mon fantasme, et je l'ai appelé : beauté. En rira qui veut, moi je sais de quoi je parle. Je sais que ce fantasme est essentiellement ambigu, dangereux et magnifique. Dangereux dans sa dimension irrationnelle, absolue. Magnifique en ce qu'il donne à l'existence une coloration sublime, quasi divine. On voit le problème : comment vivre divinement sans sombrer dans la psychose ? Et comment s'aplatir à la morne banalité sans en périr ? Un écrivain disait : plutôt mourir que de ne plus écrire. Je comprends cette phrase, je l'approuve. Mais le problème devient : vivre dans la réalité, parmi la misère, les douleurs et les monstruosités du monde, en toute lucidité, tout en poursuivant ce projet de beauté et de vie belle ? C'est le pari éternel de l'art et de la philosophie.

Transvaluation : ne pas transiger sur son désir, continuer contre vents et marées, à créer des formes, des images, des concepts, déranger et construire, faire advenir ce qui n'existe pas encore, en soi et avec d'autres. Et pour autant ne pas sombrer dans le délire, la mégalomanie, ou la dépression. Il y faut une transvaluation éthique. Ce petit, ce ridicule fantasme peut engendrer autre chose que l'érotomanie, la perversion, la débauche, le vice ou la pathologie. C'est du fumier que naissent les fleurs. La transvaluation c'est la conversion du passif en actif, des passions tristes en allégresse, du malheur en source de joie. Non pas quelque triste accommodement aux valeurs du jour. Mais affirmation tranquille et sereine de la valeur, imparfaite à jamais, modestement inscrite dans une oeuvre qui aspire à la durée.

 

 

8 Du Deuil et de la perte

 

 

Le deuil est l'expérience de la perte d'un objet investi de pulsions, de désir et de fantasme. Si, lors d'un décès, on sait forcément qui on perd, on sait fort mal, en revanche, ce qu'on perd. D'où le caractère éprouvant et irrationnel de la douleur. Avec l'objet c'est un pan entier du moi qui s'en va, brèche sanglante, béance qui rouvre les inquiétudes et les angoisses archaïques. Comme le tout petit enfant livré aux cauchemars, le sujet s'expérimente abandonné, mutilé, menacé de ruine. Rétraction psychique.  Dépressivité. Menace d'effondrement. Mais la force vitale cicatrise lentement la blessure, et, après quelque temps, le sujet peut à nouveau investir des objets du monde :

    "Sur les ailes du temps la tristesse s'envole

    Le temps ramène les plaisirs" (la Fontaine : La jeune veuve)

Ce schéma est vrai pour l'essentiel, mais fort incomplet. Il est des deuils interminables, des deuils impossibles. Tout se passe comme si le sujet restait bloqué sur la douleur de la perte, ou plutôt cadenassé par une incertitude plus mortelle que la mort : le disparu est-il bien mort ? Mes nuits sont hantées par le fantôme, les morts ressuscitent et meurent interminablement, morts-vivant, ou vivants-morts, je ne sais plus. Une indécision macabre maintient le sujet dans une sorte d'expectative hallucinée, espérant sans fin, et sans cesse déçu dans son attente. Figé dans l'entre-deux d'une mort sans preuve et d'une survie sans indice, le sujet se construit une sorte de délire sans contour, sans forme et sans épaisseur, psychose blanche, invisible, et récurrente, où les vivants perdent leur puissance de vie, et les morts le signe incontestable de leur absence. Après tout, n'a-t-on pas vu des disparus revenir, des trépassés quitter la tombe et hanter les vivants ? C'est l'indice de réalité, la possibilité même de la preuve qui est suspectée dans ce scepticisme très particulier de la mélancolie. Tous les psychiatres le savent : la mélancolie est la pathologie du deuil impossible.

Mais alors, d'où vient cette impossibilité d'assumer la perte ? Pour pouvoir l'assumer il faut d'abord que la perte soit reconnue. Mais qui pourrait obliger le sujet à accepter la réalité d'une perte que tout son être refuse ? Comment accepter que ce qui fut là, auprès de lui, en lui, se soit soudain volatilisé, comme si rien ne s'était passé, comme s'il avait rêvé ? Et n'est ce pas maintenant qu'il rêve, face à ce lit déserté ? "Elle est morte dites-vous, mais qu'en savez-vous ? Comment expliquez-vous que je la sente toujours en moi, présente comme au premier jour, et parfois plus encore, coeur intime de mon coeur ? Vous me dites que je ne puis la voir puisqu'elle est morte, mais je vous dis, moi, qu'elle est plus vivante que jamais, respirant, parlant, désirant, me désirant dans l'ardeur d'un désir immortel !"

Que répondre à ce discours ? Contre les lois de la perception commune le sujet mélancolique affirme sans sourciller la préséance d'une perception interne, autrement évidente, d'une force indéracinable, et sacrée. On peut songer à Antigone qui, contre les lois civiles, s'obstine à se réclamer d'une plus haute justice, celle de "mon Zeus", le vrai dieu. Deux logiques s'affrontent, et l'une ne peut convertir l'autre, ni l'autre l'une. Aucune médiation possible.

Mais alors revient la question initiale : que veut dire "faire son deuil", si l'objet est totalement intériorisé, cannibalisé au point d'être le signe de l'identité intime, la raison ultime du désir ? Deuil impossible. Pour faire un deuil il faut accepter une séparation dans la réalité, donc il faut que l'objet soit autre que moi, alors même qu'il vit aussi en moi. En toute logique la vraie séparation doit se faire à l'intérieur même de l'objet aimé, entre sa "réalité", extérieure à moi, détachable, et la représentation que j'ai de lui. Il n'est point nécessaire de perdre cette représentation, il suffit de consentir à la disparition de la personne réelle. L'image interne continuera à vivre dans la psyché du survivant, évoluera selon un rythme original, et parfois s'atténuera jusqu'à une quasi disparition. On peut estimer qu'alors, et alors seulement, le travail de deuil a été accompli.

La solution mélancolique est celle du désespoir : "Je suis le ténébreux, le veuf, l'inconsolé". Ne pouvant faire ce travail de séparation entre le réel et l'imaginaire, le sujet se recroqueville sur l'objet jusqu'à en périr, retrouvant dans une sorte d'après vie un régime de non-séparation absolue. La bonne solution, s'il en est  une, consiste dans ce compromis psychique original : je perds l'objet chéri, je l'abandonne au temps qui emporte tout, mais je garde dans mon coeur l'image ineffaçable de cette beauté, de cette noblesse qui ennoblit ma vie.

Garder le meilleur. C'est peut-être l'origine phylogénétique de ce qu'on appelle la conscience. Morale, éthique, esthétique.

 

 

 

8 Du Deuil et de la Gratitude

 

 

"Il faut guérir les malheurs par le souvenir reconnaissant de ce que l'on a perdu, et par le savoir qu'il n'est pas possible de rendre non accompli ce qui est arrivé" Epicure : Sentence Vatican 55.

Cette sentence exprime en premier lieu le remède universel au deuil : non pas gémir de la perte, non pas s'appliquer à un impossible oubli, mais par un retournement éthique remarquable, soigner l'âme par le souvenir même des biens passés. Ce qui s'appelle reconnaissance, nouvelle connaissance de la beauté et la qualité des biens jadis possédés, et gratitude d'avoir eu cette chance, jadis, de les posséder. Et de la sorte de continuer à se réjouir, en considérant ce "kaïros" dont le souvenir heureux contribue puissamment au bonheur présent.

Le mélancolique cultive le souvenir malheureux de la perte, se roulant sans fin dans les abîmes. L'épicurien, tout en reconnaissant la perte, se fortifie du souvenir heureux, cultivant la gratitude  : kairos et charis. Le temps ne détruit pas le plaisir si nous savons conserver en nous l'image de chaleur et de beauté de ce qui nous a réjoui. Toute la question est de savoir si nous mettons l'accent sur la perte (rumination du deuil : j'ai perdu mon amour)  ou sur la bonne chance (j'ai eu tant de plaisir, j'en ai et j'en aurai toujours au souvenir des jours heureux, et rien ne peut m'arracher ce bonheur). C'est ainsi que le vieillard reste "jeune en biens par la gratitude de ce qui a été" (Lettre à Ménécée).

La seconde partie de la maxime exprime avec netteté la nature de l'impossible : il est impossible de faire que ce qui a eu lieu n'ait pas eu lieu.

C'est l'irréversible du réel. La juste attitude, selon Epicure, est de faire de cet impossible un savoir, ruinant à la racine tout espoir de  retour en arrière, de récupération de l'objet perdu, tout en conservant, non l'objet, mais le souvenir de l'objet dans la mémoire. Il faut fermement tenir, dans une main le savoir de l'irréversible, et de l'autre la gratitude du bonheur conservé.

Il y a là un subtil déplacement psychique et éthique : l'objet est perdu, le temps n'épargne rien ni personne. Dont acte. Mais nous pouvons déterminer librement (en principe) le statut psychique du souvenir : accablement ou gratitude. Il est plus beau de choisir la gratitude, et plus sain. Ne soyons pas ingrats à l'égard de la nature, ni à l'égard de ceux que nous avons aimés, et que nous aimons toujours. C'est ainsi qu'Epicure, qui perdit Métrodore, son ami le plus cher, ne cesse de le recommander au souvenir de ses disciples, et de prendre prendre soin de ses enfants après sa propre mort (Testament d'Epicure, dans Diogène Larerce, 17).

Le temps emporte tout, mais c'est sagesse humaine de résister au temps, non par le déni de l'impossible, mais par le juste souvenir du plaisir, qui est plaisir encore, et par la juste fidélité aux amis, garants de biens immortels.

 

 

 

9 Programme de pratique épicurienne

 

 

Me voici, après tant de mois de recherches et d’expérimentation,  en état de définir à grands traits les principes d’une pratique épicurienne qui prenne en compte les éléments d’une quadruple synthèse : les trois niveaux somatopsychiques, la conjonction du philosophein et du symphilosophein, les trois dimensions de l’éthique et l’articulation du temps rétréci et du temps immense. Il me semble indispensable de penser ensemble ces éléments, sans  en négliger aucun, si l’on veut donner une image cohérente du projet épicurien, dans les termes et les conditions de la modernité.

L’être humain se compose de trois éléments indissociables : le soma, la psyché, le noûs, soit, en langage moderne, le corps, la psyché, l’intellect. C’est la juste pratique, à ces trois niveaux, et dans leur liaison nécessaire, qui fera la santé et l’excellence. Ils constituent les termes d’une éthique individuelle du vivre et du penser : liaison du soma et de la psyché dans la respiration consciente, dans les exercices psychophysiques. La culture de l’intellect, qui jouit d’une autonomie relative par rapport aux affects, sans pour autant s’en détacher tout à fait, se fera par l’étude, la réflexion, la concentration, la contemplation et la méditation. Par là le sujet philosophant  se rapporte à la fois   au temps rétréci - celui de l’existence humaine dans sa finité – et au temps immense, celui des âges anthropologiques, et celui du cosmos infini. C’est la définition, pour l’essentiel, de ce qu’Epicure appelait sagesse pratique.

 

 

                                                               II

 

Philosophein et symphilosophein : philosopher ensemble, avec les amis de la philosophie. C’est l’étude en commun, la réflexion menée avec ordre et méthode, c’est la discussion selon l’esprit de vérité. C’est encore une fois habiter le temps, les deux dimensions du temps, temps rétréci et temps immense, car on ne philosophe pas pour soi seul, ni dans l’instant fermé sur soi, mais dans une durée qui est virtuellement, comme l’univers lui-même, sans bornes temporelles. Ethique de la parole : parler vrai à des gens qui s’évertuent à parler vrai, sous l’aplomb de la vérité qui fait loi.

 

                                                  

                                                                 III

 

Ethique de l’action : le philosopher-ensemble est le souci partagé de l’équilibre soma-psyché-noûs qui inspire les pratiques philothérapeutiques. Pourquoi, en effet, la philosophie, si elle ne concourt pas à la santé du corps, de la psyché et de l’intellect ? Si elle ne concourt pas à réaliser une heureuse alliance en nous-mêmes, et avec les autres ? Certes son action est limitée, dédaignée par la plupart, elle n’en est pas moins indispensable. Et à ceux qui s’y consacrent en vérité elle procure les plus grandes joies.

 

 

 

 

10 De la liberté de nature

 

 

 

 

Il est impossible de démontrer la liberté si toute démonstration requiert l’usage de la causalité. Selon cette dernière tout acte est précédé d’un autre acte, ou d’une motivation agissant comme cause, si bien qu’aucun acte libre n’est possible. Mais tout cela est bien théorique, et la pensée, ici comme ailleurs ne montre rien d’autre que ses inévitables limites. Si je veux faire une expérience de la liberté il me faut me tourner vers l’action : je ne sais s’il existe quelque chose comme le libre arbitre, mais j’expérimente en moi la pluralité des possibles, comme un beau faisceau de lumières diverses. Chacun sait bien quand il n’est pas libre, quand il est sous l’emprise de la nécessité, de la contrainte extérieure, ou des déterminations internes. Mais il ressent de même la présence de l’ouverture, moment fécond d’indétermination, préalable de la création. On dira que ressentir n’est pas prouver, certes, mais nous revoilà dans le cercle de la pensée, avec la même conclusion que tout à l’heure.

Invoquera-t-on, pour s’en sortir, une dimension intelligible, quelque faculté transcendante qui nous apparenterait à Dieu ? Je ne puis me satisfaire de telles chimères. Je chercherai plutôt une solution rationnelle dans la physique des corps. Pourquoi soutenir, comme on fait d’ordinaire, que le corps est le lieu par excellence de la détermination absolue, comme si le corps n’était qu’une machine réductible à quelques mouvements d’horlogerie ? "Nous ne savons pas ce que peut le corps" écrit Spinoza, et l’on peut lui rendre grâce d’avoir clairement désigné l’énigme : il y a une puissance du corps qui ne se laisse en rien réduire à nos schémas explicatifs. Un monumental bouton est apparu un jour dans ma nuque, et le médecin, consulté, se trouva aussi dépourvu que moi pour en comprendre la cause ou en concevoir la raison. On voudra y voir un symptôme psychosomatique, ou hystérique, on cherchera dans les linéaments de ma psyché quelque obscure motivation inconsciente, et l’on trouvera même à l’aventure de quoi soutenir cette glose. Mais ce ne sera qu’une glose, aisément renversable. Une autre interprétation fera aussi bien l’affaire, astrologique, magnétique, numérologique ou autre. Chaque charlatan aura sa thèse, toutes également honorables et indécidables. Nous sommes face à l’énigme, et le corps est notre énigme.

Epicure a eu l’immense mérite de définir deux sortes de causalités : la causalité "mécanique", j’entends les "foedera fati" de Lucrèce, selon laquelle les mouvements des corps sont déterminés par la masse, la forme, la vitesse relative des atomes, leurs chocs, attraction et répulsion, combinaisons, concaténations, mouvements en série. En systématisant on aboutirait à une vision strictement déterministe, mais Epicure évite soigneusement de tomber dans cette extrémité qui abolirait, dans la nature, toute innovation, toute action positivement novatrice et créatrice : l’univers serait indéfiniment identique à soi, figé dans une monotone répétition du même. Mais à l’évidence les choses ne se passent pas ainsi : des étoiles naissent, d’autres disparaissent, des espèces font leur apparition, "en des lieux et des temps également indéterminables" ; et puis comment concevoir le surgissement des plantes, des animaux, des hommes et des dieux, et comment penser l’indétermination, l’hésitation, l’incertitude, l’errement et l’errance dans le cœur de l’homme ? La seule solution rationnelle, conforme à l’évidence des faits, est de poser une causalité sans cause, un principe d’indéterminisme dans la structure même de la nature, une puissance originelle de déviation, par quoi seule la créativité est concevable. Déviation : "parengklisis", que Lucrèce rendra par "clinamen". Il faut poser que les atomes possèdent originellement en eux une faculté de dérivation par rapport au mouvement mécaniquement déterminé, juste un minimum pensable – inobservable dans les faits (sauf en physique quantique, de nos jourspar quoi se fera la variation, la petite variation qui produira en chaîne de nouvelles combinaisons : un aléatoire créatif.

Ecoutons là-dessus le propos de  Diogène d’Oenanda :

"Si quelqu’un utilise la théorie de Démocrite disant qu’il n’ y pas de mouvement libre pour les atomes à cause de leurs collisions les uns avec les autres, par quoi il apparaît que toutes choses sont mues par la nécessité, nous lui dirons : "Ne sais-tu donc pas, qui que tu puisses être, qu’il y a une sorte de mouvement libre dans les atomes, que Démocrite n’a pas découvert, mais qu’ Epicure fit connaître, étant une déclinaison, comme il le montre à partir des phénomènes". (Fragment 54). Ce texte est très important parce qu’il attribue sans conteste possible la théorie de la déclinaison à Epicure, et qu’il exprime ici fort clairement la position fondamentale de l’Ecole sur la liberté.

Le clinamen n’est pas une invention de Lucrèce, qui ne fait que la développer. Il est bon de rappeler l’opposition qu’il fit entre les "foedera fati" : relations de nécessité, et les "foedera naturai", relations d’émergence, combinaisons nouvelles, imprévisibles. Remarquons qu’il met le terme "natura "en conjonction avec l’idée d’indéterminisme, d’innovation, et nullement, comme on s’y attendrait, avec l’idée de nécessité. La nature de Lucrèce est résolument innovante, créatrice, poétique, et libre.

 

 

 

 

11 Vivre et Penser

 

 

 

 

 

"Penser sa vie, vivre sa pensée". Cette formule est séduisante, mais a-t-elle consistance de vérité ? J’en doute fort. Passe encore pour la seconde partie de la phrase, mais la première ? Que signifie penser sa vie ? On pense certes à sa vie, mais pense-t-on sa vie ? Et que signifie ici "la vie" ou "sa vie" ? Il est bien difficile, voire impossible de penser dans le même temps que d’agir. Je pense avant d’agir, je projette, je calcule les chances, mais si je pense en agissant je risque fort de tout manquer. Il faudrait dire : je pense le vivre, pour souligner le caractère présent, mouvant, inachevé de tout processus. Mais alors la difficulté redouble. Vivre n’est pas un objet de pensée. Vivre est, en toute rigueur, un impensable. Si je veux saisir le vivre dans une idée, une théorie, un programme je le fossilise, je le réifie, j’en rate nécessairement le caractère incertain, flottant, évolutif, tâtonnant et ouvert. Vivre, c’est tout autre chose que penser. On peut vivre sans penser. Il n’est pas sûr que penser aide à vivre. Que chez l’homme le penser accompagne le vivre c’est un fait, mais vivre c’est aussi sentir, percevoir, hésiter, s’enflammer, rejeter, éliminer, digérer, respirer, et refuser de penser. Le penser n’est qu’un élément parmi d’autres du vivre, et pas forcément le plus décisif.

La pensée est nécessaire face à l’obstacle : c’est le moment fécond de l’évaluation, et de la décision. Après quoi, c’est l’effort, le vouloir, l’énergie qui commandent. On pensera après coup, pour juger de l’effet produit. Mais dans l’acte lui-même, c’est la totalité du corps-esprit qui s’engage, comme un coureur qui s’élance tout entier dans la course. A ce moment-là il est trop tard pour penser, et s’il y a pensée ce ne peut être qu’une pensée seconde, inféodée à la mobilisation générale, pensée de correction et d’ajustement, qui peut venir, dans certains cas, au secours de l’action, laquelle, dans ses grandes lignes, a été décidée et dessinée auparavant. Dans les heures difficiles, il faut s’en remettre à l’instinct de survie, à la fuite, à l’agressivité vitale pour se tirer d’affaire. Tous les hommes d’action savent cela, et il faut être un philosophe naïf pour s’en remettre au primat de la pensée.

Vivre n’est pas un objet de pensée. Vivre, cela s’échappe de toutes parts, dans l’efflorescence du sentiment, dans la fixation passionnelle, dans l’incertitude, dans les rumeurs de l’humeur, dans le rêve qui se moque bien de nos programmations, dans l’instinct, dans la peur et le tremblement, dans les habitudes conscientes et inconscientes, dans l’inachèvement de tous les processus, dans ce vague de l’ennui, dans le deuil qui n’en finit pas, dans l’insatisfaction chronique, dans l’impossibilité de comprendre, dans le sommeil et l’abandon, dans la pensée elle-même qui vient d’on ne sait d’où, et qui va son chemin d’infortune et de hasard. Ce que j’en penserai, si je m’obstine à en penser quelque chose, ce sera l’écume, l’effet de surface, jamais la force agissante qui m’agit plus que je ne l’agis.  Revenons, je vous prie, à plus d’humilité ! Tout au plus la pensée peut-elle accompagner le processus, jamais le conduire souverainement et seigneurialement. Peut–être aussi revenir sur certains effets, en racornir la pointe, en corriger le défaut. Mais cela s’arrêtera là.

Je doute que la philosophie ait jamais réussi à nous faire penser la vie. Encore moins à penser le vivre. Ce qu’elle en dit n’est pas vain, mais le romancier, le poète, en disent tout autant, et souvent bien mieux, plus justement et plaisamment. Eux au moins n’en font pas article de foi : ils racontent, et cela suffit.

Vouloir penser sa vie c’est se priver de vivre.

Quant à vivre sa pensée, on voit bien l’intention, fort louable au demeurant : donner à sa pensée une certaine gravité, l’incarner dans l’existence, mettre en accord la pensée et l’action, ne pas se payer de mots, être honnête vis-à-vis de soi et des autres. Fort bien. Mais là encore je redoute une perversion possible, qui serait de verser dans le système, dans l’entêtement doctrinal, dans la prétention d’un savoir : "pereat mundus, fiat philosophia". Le paranoïaque ne fait pas autre chose, qui s’obstinera dans son délire d’évidence, dût le monde en périr. Faut-il donner à la pensée ce monopole directif, cette souveraineté de décision ? Mais alors, où passe la leçon du réel ? Et quelle est donc cette pensée qui prétend tout connaître et diriger, d’où vient-elle, de quelle source sacrée, de quelle légitimité ?

La seule idée qui me paraît juste, c’est plutôt celle-ci : la pensée doit être soumise à l’expérimentation, rejetée si elle est funeste ou trompeuse, cultivée si elle accroît la perception du vrai. Vivre sa pensée, ce n’est pas vivre selon la pensée, mais vivre en mettant constamment les données de la pensée à l’épreuve, dans un va-et vient critique. Savoir renoncer à telle pensée, en expérimenter de nouvelles, faire le tri, aiguiser le jugement, rester modeste.

Tout cela, au final, est bien décevant. Il importe de faire sa place à la déception, de se pas se hisser trop haut du col et du cul. Là-dessus Montaigne est irremplaçable. On ferait bien de le faire découvrir à nos étudiants, pour les guérir de certaine fatuité de savoir. Et nous mêmes d’y revenir plus souvent à titre prophylactique. Hygiène mentale.

 

 

 

 

12 Pratique du corps

 

 

 

Ne pas se bercer d’illusions, et cependant pouvoir apprécier la vie, jusque dans ses tourmentes. Je me sens parfois dans la position de Montaigne, qui, après 1588, les Essais publiés, n’écrit plus guère, sauf pour  annoter l’édition de son ouvrage, raturant rarement, ajoutant plutôt de ci de là, enrichissant le texte, le complexifiant jusqu’à l’illisible. L’essentiel était dit, et bien dit. Rien de radicalement neuf, mais des nuances à l’infini ; jamais de regrets ni de repentirs, toujours la tranquille assurance de la maturité conquise. Une tête bien faite, sur le mol oreiller du doute. Mais ce doute n’a rien d’anxieux, c’est plutôt la certitude définitive du non-savoir dans toutes les affaires de la connaissance. Pyrrhonisme serein, abandon paisible à la loi de nature. Il ne pense que l'on puisse réformer l’homme, d’ailleurs, qu’est-ce que l’homme, si l’on ne dispose d’aucun critère pour juger des hommes et de la valeur. Et pourtant il se range au parti du préférable, estimant qu’il vaut mieux vivre en gentilhomme qu’en canaille. Si de toutes parts règne la diversité, c’est un motif de réjouissance, non de tristesse, même si elle déroute notre entendement. Rien n’est pire que le dogmatisme, la contention, la rigidité. Il faut tout doucement prendre acte de la créativité infinie de la nature, dans les affaires humaines comme dans les autres.

Ne cherchons pas à changer les autres, appliquons-nous plutôt à nous réformer nous-mêmes. Je voudrais, s’il me reste un peu de temps, affiner mes intuitions, leur donner forme plus ferme, les inscrire dans une conduite libre, souple, aisée, facile.

C’est du corps qu’il faut partir. Le corps ne ment pas, il sait mettre le holà, ramener à la mesure, et il sait se réjouir, et me réjouir d’autant. Aussi, je ne manque pas un jour à pratiquer mes exercices. De plus en plus clairemen,t je perçois que c’est par la pratique assidue que je progresse, et non par la spéculation. De ce que l’esprit conscient peut saisir en soi et par soi, je ne puis dorénavant me contenter, ni même de ce que peut faire découvrir l’analyse psychologique. Il me semble évident que les pouvoirs de l’intellect, réduit à soi seul, sont fort limités. De fait, là-dessus, j’estime qu’il est impossible d’aller au-delà de l’enseignement de Pyrrhon, qui a établi de la manière la plus claire et définitive l’impossibilité du savoir, tant par les limites naturelles de la pensée, que par le caractère insaisissable du réel. Mais je pense aussi que l’on ne peut vraiment saisir la pensée de Pyrrhon qu’à la lumière des pratiques de l’Orient. Rappelons qu’il suivit Alexandre jusqu’en Inde, qu’il fut au contact des Gymnosophistes, « les sages nus », qu’il en reçut vraisemblablement l’enseignement, et que dès lors sa doctrine ne doit se concevoir qu’à la lumière de cet enseignement. Je considère Pyrrhon comme le témoin d’une rencontre exceptionnelle entre l’Occident et l’Orient, qui aurait pu donner tant de merveilles  (songeons au célèbre dialogue entre le roi grec Milinda et le moine Nagasena, conservé sous le titre « Les Questions de Milinda »), et qui malheureusement s’interrompit à la chute de l’empire d’Alexandre.

En deçà de la pensée réflexive, commence l’observation intuitive. C’est en observant le corps que Schopenhauer  découvrit en lui-même la souveraineté du vouloir–vivre. C’est dans le corps sentant, dans les sensations, dans les processus relationnels du corps et de l’esprit, et nulle part ailleurs, que nous  avons quelque chance de comprendre notre nature, de la laisser être, et de se renouveler.