Ce livre j'ai eu le plus grand mal à l'entreprendre. Je ne sais quelle force intime me détournait incessamment, multipliant les obstacles imaginaires, et m'incitant à repousser l'échéance. Puis je finis par me décider au début de l'été. Je savais que ce serait un gros travail, exigeant patience et résolution à toute épreuve. J'avais l'impresion de franchir un interdit dont j'ignorais la signification, mais aussi qu'il était urgent que je le franchisse. C'est chose faite.

Un autre étrange sentiment me hantait jour après jour : assez sottement je m'imaginais que je pourrais mourir en cours de route - ces choses-là arrivent - et que l'oeuvre resterait à jamais inachevée. Diable, cela serait-il si catastrophique si personne, que je sache, n'est suspendu à ce projet, dont l'aboutisement ou l'échec n'aurait nulle conséquence. Cela la raison me le dictait, en vain, car pour moi, ce livre compte plus qu'aucun que j'aie pu écrire autrefois, et plus, sans doute, que tout ce que je pourrais faire dans l'avenir. C'est ainsi : je voulais témoigner d'une aventure, au minimum pour moi-même, et pour d'autres si possible - même si ce livre doit finir, comme il est vraisemblable, dans la poubelle de la méconnaissance publique.

Dans cet état d'esprit singulier j'ai travaillé avec la fièvre que l'on devine, impatient du temps qui passe, pressé d'élaborer, de composer. Me voilà relativement serein, car l'essentiel est fait. Il ne reste plus qu'à revoir le texte, à corriger, limer de ci de là, parfaire.

En fait j'envisage une double publication : la première est celle du blog, "Le CHAOS PHILOSOPHE" à laquelle des lecteurs bienveillants et critiques pourront adresser des remarques auxquelles je prêterai la plus grande attention. A partir de là, de correction en correction, s'élaborera une mouture améliorée pour une publication sous forme de livre, et l'envoi à des éditeurs. L'édition en volume serait l'achèvement proprement dit du projet.

Il est possible que je ne trouve aucun éditeur : cela m'est déjà arrivé. Auquel cas l'édition sur blog existera de toute manière et fera autorité. Je m'en consolerai comme j'ai fait pour plusieurs livres, publiés in fine sur le "Jardin Philosophe".

 

 

Pourquoi attacher une telle importance à ce livre, au bout du compte? 

Ce livre est la quintessence de sept années de recherches assidues, celles que j'ai exposées dans le "Jardin philosophe". Plus profondément c'est la synthèse d'une expérience de pensée, menée à la fois en philosophie, en poésie et en psychanalyse, triple développement de la même intuition fondamentale, dont le livre expose en détail les processus évolutifs. Aujourd'hui, dans la mesure où une certitude relative puisse être  atteinte par un mortel, je me sens, je m'estime assuré d'une vérité subjective, assez sûre pour être formulée par le sujet que je suis, et digne d'être proposée à l'acceuil réflexif de mes semblables. Ce n'est en rien un dogme, une doctrine, un savoir encore moins, c'est une position d'ouverture qui se propose de faire la place à ce qui advient.

Etrange et sibylline est la courbe de la vie : jeté dans le monde le sujet ne sait rien ni du monde ni de soi. Poussé par la nécessité il se construit une sorte de monde imaginaire et symbolique dont il est bientôt le prisonnier, plus loin que jamais de sa véritable nature. Quelques-uns, un jour, s'avisent que la route suivie jusque là n'est pas la bonne, que c'était la route des autres, ou de l'Autre, et qu'en chemin la vérité du sujet s'est dramatiquement perdue. Alors commence l'aventure proprement dite. Il faudra déconstruire ce qu'on a bâti, avec le risque de se perdre tout à fait. Dans un cas favorable il faudra encore quelques temps, des mois, des années parfois, pour établir, au terme du débatissage, la forme authentique de la vérité subjective.

Voilà le fait : j'ai l'impression de naître aujourd'hui, à soixante huit ans passés! Qu'aujourd'hui, mieux que hier ou avant hier, je suis en mesure de parler en mon nom propre, d'être assuré de l'authenticité de ce que je dis, ou fais, ou ne fais pas. Il aura fallu ce gigantesque détour, cette boucle insensée pour revenir à l'originaire, tout en étant parfaitement de mon âge!  Il est bien clair, en effet, que l'on ne revient pas en arrière, et que cette naissance du sujet ne pouvait se faire dans l'enfance. C'est le paradoxe absolu : il faut se perdre pour se trouver, se tromper longtemps pour découvrir qu'on se trompe, et c'est le destin propre de l'humain de ne naître vraiment, à quelques exeptions près, qu'à la veille de la mort!        

Quelques-uns, très rares, arrivent là très vite, beaucoup n' y arrivent jamais, le lot commun est d'y metrre beaucoup de temps.

Je comprends mieux, d'avoir écrit cet article, pourquoi je craignais tant de mourir avant d'avoir fini mon livre.