D'aucuns amoncellent comme s'il faisaient provision pour l'au delà. Nous autres, de nous savoir mortels, nous contentons de peu. Le peu vaut, s'il est le mieux, et le mieux c'est l'instant. Mais le fin du fin c'est le rien. C'est ici qu'est le souverain plaisir.

Ma délectation, c'est de me dire au petit matin : voici une nouvelle journée, toute vide, sans affaires, sans obligations, sans courses, ni alimentaires ni financières, sans devoir, sans tâche à accomplir, sans attente ni programme, rien, absolument rien ne me presse, ne me réclame, ne m'attend, n'exige de moi quelque attention ou prestation. Vide, parfaitement vide. Certains, qui ne se sentent vivre que d'être agités de mille manières diverses, y verront le comble de l'ennui, si ce n'est la menace d'une horrible angoisse. Moi, tout au contraire, je m'ébats, je me vautre sans scrupule ni vergogne dans la contemplation de l'absence, dans la jouissance paisible d'une parfaite incurie. 

N'avoir rien à faire, n'être le valet de personne, ne servir rien ni personne, c'est la définition de la scholè : " et la lumière philosophique autour de ma fenêtre". S'asseoir sans souci, et voir tourner le monde. Goûtons ce moment, car il ne dure pas, le monde nous rattrappe toujours trop vite. Il n'importe, qui a pu s'abstraire de la sorte le pourra encore, et toujours.

Il est urgent de se déprendre, en particulier des obligations que l'on s'est imposé à soi même, les plus prégnantes, les moins contestables, les plus opinâtres et difficiles à défaire. Demandons-nous : "que se passera-t-il si je ne fais rien, si je remets à demain le soin d'un livre que personne ne lira, si je vais courir la prétentaine, flâner au bord du Gave, roucouler avec les tourterelles? Le fait est que l'on "fait "toujours quelque chose, ne serait-ce que respirer ou rêver, ou marcher ou discourir, mais le probème n'est pas là : ne rien faire ou faire rien c'est ne pas s'affairer, ne pas s'attacher, se crisper, vouloir et s'obstiner. Il y a une mesure subtile, et un écart gigantesque, bien que mal aperçu, entre s'affairer et faire sans affaire : "wou wei" disent les Taoïstes : agir sans agir, agir en spontanéité et liberté.

"Le sage est sans affaire".

"Nous ne goûtons rien de pur" - Montaigne - tant que nous mêlons quelque obligation, ou sociale ou narcissique, ou dévotionnelle à notre prise. Et au vrai il n' y a rien à prendre, ni à apprendre, du moins lorsqu'on a parcouru un certain chemin : alors toute prise ennuie, tout travail empèse, tout projet exaspère. Vivons au gré, comme dit Michel, car en dehors de quelques situations vraiment tragiques où l'on ne peut se dérober, rien n'a vraiment d'importance. C'est dans l'écart, le trou dans la structure, dans la béance et le vide, dans le "jeu", entendons là où ce n'est pas saturé ni fermé, où le glissement est possible, et requis, c'est là qu'il importe de jouer, libre danse du corps et de l'esprit s'ébattant dans l'ouvert.