Négativement toutes les interprétations se valent en tant qu'elles sont toutes inaptes à saisir la nature du réel : ce sont des points de vue, des projections, des représentations, des images, des symbolisations qui expriment le sujet interprétant et non pas les processus en tant que tels. Dans cette affaire il n'est guère question de vérité, à se demander si la notion même de vérité est valide. La métaphysique de Platon est-elle plus vraie que la fabulation d'un Sioux Oglala? Qui en jugera s'il n'existe aucun critère de vérité, si pour en juger il faudrait pouvoir considérer de haut et en détail la nature des choses et la comparer avec les représentations humaines, en un mot, si pour juger du vrai, il faut déjà connaître le réel en tant que réel, si donc pour vérifier la vérité d'une thèse il faut au préalable connaître la vérité. Cercle vicieux, régression à l'infini. Le vrai ne peut être connu. Il ne peut pas même être tenu pour une idée régulatrice, comme le pensait Kant, il n'est pas davantage un horizon lointain : si nous ne disposons d'aucun critère de vérité il est impossible de sortir de l'incertitude où nous plonge notre constitution somatopsychique.

D'un autre point de vue les interprétations ne se valent pas : le point de vue rationaliste est meilleur que le fétichisme ou l'animisme, en raison de l'efficacité qu'il apporte dans les affaires humaines, science de la nature, technologie scientifique, médecine, production, exploitation des ressources etc. Mais l'efficacité n'est pas vérité. L'efficacité est au service d'un projet de domestication de la nature, d'une volonté de puissance pour le moins ambiguë. Il est patent que ce critère, à lui seul, n'est pas tenable : il ne fournit que des moyens, d'ailleurs colossaux, mais laisse ouverte la question des fins. Quel type de civilisation voulons-nous pour le futur? La question des valeurs, négligée jusqu'ici, devrait passer au premier plan. A la repousser encore nous courons les plus gros risques, fort connus au demeurant, mais obstinément forclos.

Les civilisations sont mortelles, pourquoi? D'abord pour des raisons internes : chaque organisme, individuel ou collectif, est voué, à terme, à la décomposition. Ensuite pour une raison plus secrète, plus difficile à cerner ; la civilisation repose sur un socle de représentations  conscientes et inconscientes, un système adaptatif qui vaut pour un certain mode fini de réalité. Si la réalité change du tout au tout la civilisation est menacèe, sauf à inventer très rapidement de nouveaux outils de connaissance et d'action. Les Amérindiens, dignes survivants de l'âge néolithique, face à des envahisseurs sans scrupule, surarmés et disposant d'une technologie avancée, n'avaient aucune chance. Mais rien ne garantit que notre monde soit plus vivable, à terme, que ceux qui ont précédé.

Les formations mentales et culturelles se suivent et disparaissent dans l'immensité du temps cosmique sans affecter la nature de l'univers. Aussi notre temps à nous n'est-il pas celui du temps cosmique. Il n' y a aucune proportion de nous au Tout, à jamais insondable et mystérieux. Et notre science même, si grandiose dans son principe, si ambitieuse dans ses fins, si discutable dans ses effets ne change rien de fondamental à notre condition. C'est l'opinion de savoir qui est ridicule, non pas la référence à la vérité, si du moins on en modifie radicalement le statut : vérité non d'un savoir, discutable dans son principe, mais de l'obstacle, du skandalon. Le "scandale" c'est que nulle pensée ne peut embrasser le réel, c'est ce hiatus infranchissable entre la représentation ( re-présentation, c'est le mot, retour à l'envoyeur, rétrojection de la projection) et ce dont elle s'imagine rendre compte. Vérité scandaleuse, celle que nul ne désire entendre, et qui s'obstine à faire retour dans les impasses de nos sophistications.

Le scandale, qui fait trébucher, qui mortifie notre suffisance, est en un autre sens l'occasion - ce qui tombe (cadere) à point - Kaïros de l'inexprimable Eveil.