Il existe peut-être un régime propre, autonome, invincible de la douleur psychique, résistant à tout accommodement, à toute consolation, une douleur tantôt insensible, irrepérable, qu'un instant on pourrait croire disparue, et qui revient encore et encore. Ce n'est pas même un symptôme, c'est quelque chose de plus fondamental, de structurel, comme un rythme inapperçu de la vie psychique, une sorte de basse continue, qui, souvent imperceptible, fait brusquement retour, à intervalles plus ou moins réguliers, apportant avec elle une sorte de tristesse invincible dont la seule parade consiste à attendre qu'elle veuille bien passer. Et elle passe toujours, comme les nuages dans le ciel, et revient peu de temps après. Il n'existe à ma connaissance aucun moyen de l'éliminer, car elle est comme l'ombre portée de l'arbre dans la lumière, le revers nécessaire de la connaissance. Elle témoigne en mineur d'une avancée. Elle est la rançon, le prix à payer, le tribut, la part du diable.

Mais alors d'où vient cette étrange nécessité? Supposons un sujet capable de faire la perte de la Chose, d'en assumer les conséquences. La séparation est douleur, toute perte est douleur, mais plus grande encore est le retour, sous forme imaginaire, de l'objet perdu, créant un temps une sorte de fascination, de déréalisation temporaire, le sujet vacillant soudain sous la lumière trouble du retour. Goethe :

"Ainsi vous revenez, silhouettes furtives

Qui flattiez autrefois mon incertain regard" (Faust,  dédicace vers 1 et 2, trad Jean Malaparte).

Mais pourquoi y aurait-il retour de l'objet? Selon quelle loi obscure? Ne pourrait-on pas l'enterrer une fois pour toutes, s'en débarrasser à jamais? L'expérience psychique démontre que c'est impossible, sauf à faire un déni de la perte, solution irrecevable et catastrophique. L'endeuillé sait, d'expérience, qu'il faut beaucoup de temps pour se résoudre à la séparation, que très souvent l'objet réapparaît, qu'à chaque réapparition la douleur s'empare de lui, emporte ses résolutions, nécessitant un nouveau travail de séparation. Il est vrai qu'avec le temps ces accès se font moins douloureux, qu'une sorte d'apaisement signe l'éloignement progressif de l'objet, et de la douleur, mais il n' y aura jamais d'oubli définitif, toujours une cicatrice marquera, dans le corps psychique, la trace de la blessure. On ne revient jamais à la place d'avant, on ne retrouve jamais la naïve confiance d'avant, l'ignorance heureuse de la réalité. Le sujet ne peut faire retour à son passé, il porte la marque de ses séparations successives, et à chaque marque correspond un tracé de la douleur.

L'important est de comprendre que cette douleur, si vive au premier moment, si intense dans les premières semaines, et qui se réactive à chaque retour de l'objet (dans l'imaginaire, l'évocation mémorisante), progressivement va s'atténuant, et que bientôt elle sera supportable, gérable, que même, en un certain sens, elle se fera compagne de vie, auxiliaire peut-être, conseillère et amie. On voit parfois de nobles vieillards converser avec la défunte, devant la tomble, l'entretenir des faits et gestes de la communauté villageoise, lui demander conseil et assistance. Ce n'est pas forcément un déni de décès, c'est peut-être une manière particulière de réinscrire la mort dans la continuité de la vie, de cohabiter sereinement avec l'insupportable.

Reconnaissons que dans le désir humain il y a une dimension indépassable de tragique : d'un côte il est impossible de vivre sans désir, de l'autre, à suivre le désir, on se perd dans l'illimité. Il faudrait suivre le désir sans le suivre, s'en réclamer sans adhérer, le promouvoir sans le réaliser, l'affirmer sans s'y attacher. Difficile gymnastique, paradoxe athlétique digne d'un Héraklès! En raison de sa structure imaginaire il convoque nécessairement le fantasme comme soutien, cause motrice, horizon illimité, avec le risque correspondant de désubjectivation - la déréalisation passionnelle et pathologique - "il y a deux catastrophes, quand le désir se réalise et quand il ne se réalise pas" (Oscar Wilde). Non point : il n'y a qu'une catastrophe, quand il se réalise trop bien, car l'autre, celle où il ne se réalise pas, nous en avons une expérience plus que millénaire, la plus ordinaire, et qui ne détruit personne. En somme, il ne s'agit pas tant de réaliser le désir - ce qui est toujours partiellemnt irréalisable - que de prendre appui sur lui pour entreprendre quelque chose, pour se mettre en mouvement. Tenir la finalité pour secondaire (puisqu'elle est inaccessible) et se concentrer sur les processus. L'essentiel, dans un match de foot ou autre, n'est pas de gagner mais de jouer, d'éprouver le plus vif plaisir dans l'exercice en tant que tel. "Celui qui vise la cible rate la cible" : viser sans viser, devenir l'arc, et la flèche, et le tir. La cible est ce leurre utile qui suscite le mouvement. Mais l'excellence est dans le mouvement, non dans la cible.

C'est peut-être là une heureuse formule pour comprendre les fameux paradoxes taoïstes : penser sans penser, agir sans agir, que l'on comprend en général de travers, y voyant quelque leçon de passivité, voire de fainéantise. Or l'idée est très claire : penser sans s'attacher aux résultats de la pensée, ne pas sur-penser, s'échauffer, se passionner, s'obséder ; agir sans forcer, agir en relation paisible et circonspecte avec les événements fortuits et imprévisibles, s'accommoder, infléchir en souplesse, sans raideur ni volontarisme, accueillir le hasard et co-agir avec lui. En Occident nous le disons à notre manière : " Qui trop embrassse mal étreint".