Comment un sujet pourrait-il apparaître, s'exprimer comme tel dans un ordre de discours, s'il n'est pas déjà là, au moins virtuellemment, en attente, et comme prédisposé à sa propre naissance? Si l'on refuse les naissances ab nihilo, les générations spontanées et les fictions créationnistes il faut bien supposer une sorte d'existence avant l'existence, une prédisposition native qui n'attend que les conditions favorables pour se manifester. On posera donc un présujet, sujet virtuel, sujet en gésine, dont on cherchera les esquisses dans les balbutiements d'un prélangage, mots-phrases, mots-valises dont les enfants sont contumiers et qui font les délices des parents attendris. Mais ce sont là des forçages de l'observateur, des hypothèses d'école, encore que l'on puisse fort bien remarquer des tendances fondamentales, des attitudes, des comportements résolument subjectifs. Mais tout cela ressortit plus à une psychologie du moi qu'à la naissance du sujet, dont l'émergence comme telle ne se fait qu'avec l'irruption du "je" dans la phrase, comme le remarquait déjà Kant, qui ajoutait aussitôt que le sujet, une fois apparu, ne revenait jamais à un stade antérieur - sauf catastrophe traumatique ou régression pathologique. 

Remarquons que ce "je", sujet du verbe, à qui se rapporte l'action et la passion ("j'ai faim", "je veux sortir" etc) est une bien étrange chose. Il exprime la conscience de soi, la résolution, l'affection sur un mode qui est parfaitement non-individuel puisque chaque sujet dira "je", et que ce "je" ne contient en soi aucune détermination personnelle, individualisée, aucune marque différentielle qui le détacherait de la masse des personnes qui disent "je". Chacun dit "je", et dans cette forme absolument neutre et impersonnelle exprime ce qui lui semble le caractère le plus absolu de sa singularité différentielle. C'est là un paradoxe très remarquable, une sorte d'énigme logique. Il faut croire que chacun, par soi et pour soi, à partir du plan de la subjectivité vécue, somatopsychique, irréductible et radicalement singulière, s'est donné les moyens de s'en détacher par le langage, de se désubjectiver, de se hisser au plan général, d'accèder à l'universalité dans une forme grammaticale conventionnelle, de concevoir la généralité du rapport entre l'agent et l'action, de se poser enfin comme opérateur dans le système de la langue. Tout cela est d'une complexité extrême, et admirable. Chacun dit "je", (universel), mais chacun le dit à sa manière, pour soi et en soi (singulier) et dans un rapport médiat avec les autres (intersubjectif). En effet, pourquoi dirait-on "je" si l'on était tout seul? Dans ce "je" est contenu nécessairement la référence à l'autre, et avant toutes choses l'existence assumée de la langue comme système symbolique collectif. Se posant dans la langue le sujet assume la dimension préexistante de la langue à tout acte de parole. Le sujet serait la synthèse de la langue et de la parole, parole dans la langue, assomption de la langue comme obligation originelle et indépassable.

Quant à dire par quel miracle le présujet devient sujet, comment se fait cette extraordinaire mutation, je ne saurais le dire. Il y faut sans doute des conditions favorables, car on peut parfaitement concevoir que le passage, le saut qualitatif ne se fasse pas, comme on voit dans certaines pathologies sévères. Le "sujet" apparaît et se manifeste, mais c'est un "faux sujet", une sorte de masque, une parade extérieure, un jeu de conduites apprises dissimulant une vacuité psychique irréductible, comme dans ces "faux self" décrits par Winnicott, où l'apparente conformité sociale, avec parfois de brillants résultats scolaires ou professionnels, dissimule de profondes carences affectives et symboliques, lesquelles peuvent soudain déclencher un effondrement imprévisible. Pour faire court, si le moi joue le jeu social, en apparence, aucun sujet véritable ne soutient les processus de désir et d'identification, d'où le dérapage, fatal lorsque les conditions extérieures deviennent trop difficiles. Alors la faille, qui était toujours là, invisible, se révèle : le "sujet" était en carence, en fait il n' y avait pas de vrai sujet constitué.

Dans ce roman dont je parlais hier (voir l'article précédent) cette problématique est exposée avec rigueur : voilà des personnages carencés, témoins de violences parentales, eux-mêmes violentés, maltraités, violés, effrayés, abandonnés, en perdition scolaire et sociale, qui n'ont jamais bénéficié de la sécurité indispensable, dont toute l'expérience langagière est marquée par le cri de haine, l'abjection sexuelle, les coups et la maltraitance psychique. S'il manque évidemment la tendresse, il manque aussi le langage, je veux dire la dimension symbolique, apaisante, harmonique du langage, ce langage qui peut pacifier les rapports par la référence à la loi, par l'assomption d'une autorité tierce légitime, qui distribue les rôles et organise les relations. Comment dès lors un "sujet" pourrait-il naître et s'affirmer?

Murakami, dans sa postface, donne une indication précieuse: "Comme ce sentiment de solitude et de tristesse qui a englouti le Japon contemporain depuis la fin de l'époque de modernisation n' a connu aucun antécédent historique, il n' a pas trouvé l'occasion d'être exprimé dans un langage qui lui soit propre". La misère symbolique n'est pas spécialement japonaise, on la voit ici tout aussi bien. Dans cette période de mutations accélérées, de précipitation et de vertige, rien d'étonnant à ce que les repères traditionnels, discutables mais organiques, s'effondrent et laissent la place béante. La violence n'est pas d'aujourd'hui, ni la pauvreté, ni le viol, ni la haine, mais il est plus difficile de les supporter quand l'ordre symbolique craque de toutes parts. Alors le roman, et la poésie, et la littérature en général, sont plus nécessaires que jamais, qui insuffleront un peu de vie relationnelle, qui inventeront un nouveau langage, préparant un nouveau mode de symbolisation. Que la philosophie ne soit pas en reste, c'est le moins que l'on puisse espérer.