"La littérature ne doit pas exercer d'hégémonie sur des gens dépourvus de mots. Elle ne doit pas non plus se satisfaire en se calquant sur cette vacuité. La littérature doit s'efforcer, par la force de l'imagination et la structure d'une histoire, de traduire les mots de ces gens-là". (Ryu Murakami, "Lignes", postface)

Dans son roman "Lignes" Ryu Murakami présente une suite de personnages asociaux, brutaux, frustes, ravagés par un passé inassimilable, jetés dans les pires addictions, incapables de construire la moindre relation humaine, fantômes erratiques, victimes-bourreaux ballottées au hasard des rencontres, au fil d'une histoire brisée, émiettée, hors sens. Bien sûr il parlent, mais ce langage ne fait que désigner, il ne symbolise pas, il n'effectue aucune élaboration, il n'introduit aucune distance entre soi et les choses, entre soi et soi-même. Il est comme le prolongement du corps, de l'immédiateté du corps, de ses pulsions, de sa souffrance muette. Il reste un agent de répétition, la signature vocale de la répétition. Ce n'est pas le mot qui fait signe, qui permettrait d'inscrire une subjectivité dans un ordre littéral, aussi est-ce fatalement la pulsion, son émergence brute qui fait signe, mais un signe qui ne revient pas au sujet, qui le déborde de toutes parts, étranger à soi alors même qu'il exprime quelque chose de soi, à la fois le plus intime et le plus étranger. C'est particulièrement frappant dans ces pénibles scènes de violence conjugale où le frappeur, sous l'effet de l'alcool, ne se distingue en rien de son geste, faisant corps avec le corps pulsionnel, d'une seule masse. Qui frappe? Qui est frappé? La victime elle-même semble incapable de se dégager de la sensation  qui la débordre et l'emporte, comme si elle ne pouvait se séparer ni du geste ni du frappeur, coulant avec lui, indissolublement, dans le cri et la douleur indivise. Et toujours la même question : où est le sujet? Manifestement il n' y en a pas, alors qu'il y a des personnages, des acteurs, des spectateurs, des bourreaux et des victimes, et que dans cette partition tragique, cette ronde infernale, ils semblent, au sens strict, interchangeables.

En deçà du tableau clinique, sociopathique de la violence déchaînée, d'une société en décomposition, de personnages semi-psychotiques ou borderline, c'est la carence langagière, l'asymbolie qui fournit la clé du malheur.

"Des gens dépourvus de mots" - pourtant ils parlent, et parfois d'abondance, mais ce ne sont pas exactement des signifiants, ce sont des signes. Le signe désigne (la table, le vin), le signifiant libère de l'enchaînement à la chose, ouvre une chaîne indéfinie de permutations, de substitutions, de métaphores. Dans le roman on voit l'homme exiger des pêches blanches en conserve. La femme va au drogstore voisin, revient avec des pêches roses. L'homme la tabasse, puis se roule au sol en lui demandant pardon. La femme repart chercher des pêches blanches. Elle n'en trouve pas. Rentrée au logis. Et cela recommence, hurlements, injures, coups, blessures, humilation, prostration, pardon. Si langage il y a, il ne permet aucune élaboration, aucun déplacement, il ne sépare rien, ne relie rien, il répète, il est pris dans le cycle pulsionnel et corporel d'une réitération aveugle, absurde : tragi-comique, car le lecteur, qui lui est dans le langage, qui n'est pas englué dans ce processus mortifère, peut décider d'en rire. Schopenhauer dirait : c'est tragique vu de près, c'est comique vu de loin. Mais nos personnages, eux, ne rient pas du tout, et pour cause.

Murakami assigne la tâche du romancier : donner à dire pour ceux qui ne peuvent dire. Leur offrir un accès au langage, leur prêter les mots qui manquent. Dessiner pour eux, dans des histoires qu'ils vivent, des chemins, des "lignes" (c'est le titre du roman) par où ils puissent se reconnaître, suivre le tracé de leur errance, formuler leur désarroi et leur désespérance, s'en dégager un peu, couper suffisamment pour qu'un écart, un petit écart apparaisse, par où puisse s'engouffrer un peu de liberté. Encore faudrait-il, et ce n'est pas garanti, qu'ils lisent!

Voilà une noble tâche. Quand le patient est prisonnier de l'asymbolie c'est au thérapeute de proposer quelques mots nouveaux pour nommer la douleur, la symboliser, lui donner forme, la rendre énonçable et pensable. Petit écart, écart constitutif. André Green, psychanalyste original, écrivait que dans certains cas où le langage fait défaut, où l'articulation entre les processus primaires (ceux de l'inconscient) et les processus secondaires (ceux du conscient) est déficiente par suite de clivage massif et d'asymbolie, c'est le thérapeute qui peut, avec prudence et circonspection, proposer des mots, des images, des médiations qu'il appelle "processus tertiaires". Je ne sais si cette méthode est efficace. Comment faire apparaître un sujet quand tout conspire, et le passé traumatique, et la rage accumulée, et le sentiment d'impuissance, et l'environnement catastrophique, et la force du destin, à étouffer toute percée vers une subjectivité consciente de soi? Il faut des mots pour se donner le droit d'exister. Le romancier, qui n'est pas un psychiatre, au moins peut-il, dans sa partie, faire voir, faire sentir, offrir des mots pour dire. C'est peu mais c'est beaucoup.