Je n'ai pas d'affection particulière pour le terme "mystique" : il évoque trop complaisamment l'effusion, la déréalisation, la désubjectivation, la liquéfaction dans l'indéterminé et l'ineffable. Sans compter ses accointances suspectes avec le délire religieux. Il est dès lors bien difficile de tenir là dessus un discours rationnel et rigoureux. Et pourtant, à la condition expresse d'écarter ces obstacles, il faut bien convenir que les plus sérieuses pensées des philosophes présentent une incontestable dimension "mystique", si par là on veut désigner une ouverture sur l'inconnu, voire sur l'inconnaissable, l'au delà du symbolique, du langage conventionnel, et même de la science dite objective.

C'est le cas de Bouddha, évidemment, qui d'un côté livre une rigoureuse analyse des structures psychiques, des conditions ordinaires de la pensée, de l'attachement viscéral au moi et à ses pompes, et de l'autre invite à un détachement sans reste, offrant la perspective d'un ouverture radicale au delà de la rationalité. "Par de là, par delà, par de là le fleuve, aborder sur l'autre rive". Toute la question est : en quoi consiste cet au delà, si dans le même temps on dénonce les illusions métaphysiques, les pièges du réalisme et de la réification? Il n'y a pas d'autre vie que celle que l'on mène ici-bas, ni paradis ni immortalité - alors ne reste que la perspective d'une vie autre dans les conditions mêmes qui sont définitivement les nôtres. Il ne s'agit pas de s'échapper hors du réel, mais d'y faire face, et de modifier notre rapport au réel. Voilà qui découragera les naïfs, les idéalistes autant que les nihilistes. Bouddha expose un paradoxe redoutable : il n' y a pas d'issue, mais il y a une issue. C'est dans les mailles de ce filet qu'il faut trouver l'issue. Que nous voilà loin des billevesées du mysticisme ordinaire! Voilà un penseur d'une rigueur admirable!

Le rapprochement avec le scepticisme pyrrhonien est évident. Pour Pyrrhon tout discours sur la réalité est le fruit d'une illusion, un point de vue qui suscite immédiatement le point de vue opposé, et tous deux sont intenables. Pourquoi? Parce que nous n'avons aucune possibilité d'accéder à une position de survol, à quelque perspective de Syrius d'où nous pourrions contempler l'ensemble de l'univers et en décrire les lois. Nous sommes embarqués, im-pliqués (insérés dans le pli de la réalité), situés ; nous jugeons (et nous ne pouvons faire autrement que juger puisque nous sommes des vivants insérés dans la trame de la vie et de la survie), nous jugeons en fonction de notre position dans l'espace et le temps, de notre insertion sociale, langagière et culturelle. D'où les fameux Dix Tropes, dont le propos est de montrer l'essentielle et indépassable relativité de tout jugement (Ces tropes sont présentés dans ce blog sous le titre : les dix tropes d'Enésidème). Toute connaissance, même la plus rationnelle et apparemment objective, est ruinée dès le fondement par l'impossibilité de se soustraire à la relativité. Conclusion : il n'y a pas de critère de vérité, pas de comparaison possible, pas d'analyse qui ne se révèle discutable, opposable, ou, en termes modernes : ni vérification ni falsification ne sont possibles. D'où la formule canonique : les choses (pragmata) sont également indécidables, immaîtrisables, sans crière et inconnaissables. De le savoir doit nous affranchir définitivement des illusions du savoir, des soucis de connaître et de juger, de tous les "points de vue", opinions, dogmes et doctrines. Dans une heureuse et souveraine déprise le sujet goûtera la liberté, et l'ataraxie qui la suit comme son ombre.

Dans les deux cas, bouddhisme et pyrrhonisme, on commence par un impitoyable jeu de massacre, qui justifiera l'appellation de "scepticisme" - ruine des opinions, défaite du désir de savoir. Mais non point par refus de savoir, par culte de l'inconnaissance et de l'ignorance, tout au contraire, il s'agit de pousser l'effort de connaissance aussi loin qu'il est possible, jusqu'à cette limite structurelle où se révèle cette vérité que le savoir n'est pas possible, vues les limitations natives de l'intelligence, et vue l'opacité des choses. Cette "castration symbolique" - cette loi interne de l'esprit, cette irréductible limitation une fois reconnues, s'ouvre au sujet désillusionné l'espace d'une liberté inédite : pour Pyrrhon l'adiaphoria, la "non différence" théorique et pratique ; pour Bouddha le non attachement, l'extinction de la "soif".

Reste évidemment le problème de la vie pratique et concrète. Ces "révélations" théoriques ont elles un effet, une traduction pratique? Il me semble que oui : comment être un fanatique après cela, un dogmatique, un paranoïaque de la révolution, un apôtre inspiré, un mégalomane, un fou de Dieu? L'autre extrême serait de basculer dans un nihilisme du désespoir. Aussi cette voie d'un scepticisme résolu et résolutif ne convient-elle pas à tout le monde. Je propose ordinairement une voie moyenne, à laquelle je m'en remets moi-même pour l'essentiel, tout en reconnaissant qu'elle n'est qu'à demi satisfaisante, mais bien vivante et vivable, celle d'un épicurisme délicat, volontaire, résolutif à plein temps - éthique et poiétique.  - (Je me permets, à l'usage de lecteurs amicaux, de rappeler que j'ai traité cette question sous forme romanesque dans une petite fantaisie sans prétention, ici même, dans le petit écrit qui s'intitule "Le secret d'Epicure" lisible sous la rubrique "publications personnelles").