Schopenhauer, dans sa prime jeunesse, s'avise que la vie est une énigme et décide de consacrer la sienne à la déchiffrer. Ce déchiffrement s'exposera dans "Le monde comme volonté et représentation", son oeuvre majeure, à vrai dire l'unique, si lui même déclare être l'auteur d'une unique pensée, d'une unique intuition. 

Déchiffrer c'est chercher le chiffre, la clé qui ouvre : "ce n'est pas du dehors qu'il nous faut partir pour arriver à l'essence des choses ; on aura beau chercher, on n'arrivera qu'à des fantômes ou à des formules ; on sera semblable à quelqu'un qui ferait le tour d'un château, pour en trouver l'entrée, et qui, ne la trouvant pas, dessinerait la façade". (Monde, II, 17) On ne peut déchiffrer par le moyen de la connaissance scientifique, car celle-ci est représentation. Elle ajoute une image à une image, elle ne livre pas la clé. L'extraordinaire nouveauté de Schopenhauer tient à ceci : le sujet de la connaissance est incarné, il est une partie même du monde, il est un corps vivant, dans lequel, comme en toute vie, s'exprime la puissance universelle du vouloir-vivre. Chacun peut expérimenter en soi-même la présence et la puissance de cette volonté, aussi évidente et agissante que la vie elle-même : la vie est vouloir, vivre c'est vouloir-vivre. A partir de cette révélation fondamentale il devient possible de déchiffrer l'énigme du monde,  de voir en tout vivant, perpétuellement agissante, l'activité du vouloir ; on observera les manifestations concrètes de cette énergie, la lutte perpétuelle, l'égoïsme, l'effort pour la conservation et la reproduction, le tourbillon infini des êtres engagés dans la guerre de tous contre tous, l'aveugle nécessité qui contraint à la perpétuation de la vie, envers et contre tout, jusqu'à l'absurde - quoi de plus absurde que cet effort qui n'a d'autre fin que sa propre perpétuation à l'infini, qui ne produit rien si c'est la répétition infinie, et son corrolaire dramatique : la souffrance et l'ennui?

Le philosophe, comme Champollion devant la pierre de Rosette, contemple un texte incompréhensible, mais reste persuadé qu'il doit bien signifier quelque chose : il suffit d'un principe qui ouvre, qui permet le dépliement, lequel, de proche en proche, va réunir les fragments, constituer un nouveau texte, révélant le sens caché. C'est ce que fera Freud avec le rêve : partir du manifeste (incompréhensible) pour débusquer le sens latent, avec une autre clé (qui doit beaucoup à Schopenhauer, Freud lui-même le reconnaît volontiers), le désir inconscient. Pour déchiffrer il faut une intentionnalité de principe, une position de méthode, une certitude rationnelle : décider  a priori, contre l'apparence, qu'il y a un sens caché, et que ce sens est accessible.

Le déchiffreur fait un pari, que rien ne justifie : le non-sens est encore du sens, un voilement du sens, un masque, un cache, cache-sexe, cache-réel. On se persuade que l'on atteindra, une fois levé le masque et apparue la vraie figure, que le réel lui-même, tel qu'en lui-même, se révèlera, définitif et absolu. C'est ainsi que Freud, schopenhauerien conséquent, décide que le réel ultime c'est le désir inconscient ; et Schopenhauer lui-même se persuade qu'il a, dans ce concept de vouloir-vivre, épuisé l'énigme, extrait la quintessence, dévoilé la vérité : a-lètheia.

Le vouloir-vivre est-il le mot dernier, le signifiant ultime? Mais c'est toujours un mot, et le mot n'est pas la chose. Reconnaissons à Schopenhauer une fondamentale probité, lorsqu'il déclare que le vouloir-vivre est une approximation, l'ultime possibilité du langage et de la pensée pour désigner ce qui par essence reste inconnaissable : on le pense, on ne le connaît pas. Reste cette question redoutable : dire que le non-sens - manifeste et apparent - est l'expression paradoxale d'un sens (latent), c'est encore faire de la métaphysique, sous la forme d'un renversement du platonisme. Bien différente est une position - est-elle même concevable, exprimable? - qui renonce au sens autant qu'au non sens, à tout déchiffrement, pour s'en remettre placidement, silencieusement, à l'absence de sens, cet Ab-sens qui défie l'entendement, affole la raison, résiste à toute interprétation.