Structure close-ouverte : entre le moi et l'inconscient des passerelles, ou plutôt une sorte de peau souple, infiniment sensible, réceptive, à double face, enregistrement externe d'un côté, inscription pulsionnelle de l'autre. Il faut que cela circule, c'est l'essence de la vie, aussi bien physique, physiologique, sensorielle et affective que psychique. Cela est, parce que c'est senti, ressenti, éprouvé, attesté par la sensation. De l'extérieur vers l'intérieur, et de l'intérieur jusqu'à la surface, où cela émeut, trouble, angoisse ou réjouit, selon une logique de l'effusion, de la dispersion - effets de surface. C'est ce que Nietzsche exprimait en disant qu'"il n'y a rien de plus profond que la peau". On peut concevoir celle-ci comme un prolongement du cerveau, un étalement, une ramification horizontale, une surface nerveuse, circonférence, monde habité.

Travailler avec l'inconscient, avec ses messages obscurs, énigmatiques, sibyllins ou manifestes, c'est l'urgence, c'est plus qu'un souhait, c'est une pratique recommandable et journalière. D'où pourrait-on donc venir une inspiration si ce n'est de là?

Plus profondément c'est le rapport du symbolique au réel qui devrait être pensé. Il y a ce que je pense, je dis, j'énonce - souvent sans savoir ce que j'énonce - et puis il y a ce qui est, dont je ne sais presque rien, et qui se révèle dans la surprise, le choc, ou la trouvaille, surgissement incongru, imprévisible et parfois meurtrier, toujours dérangeant, sapant les fondements de mon supposé savoir, qui est toujours trop vieux. C'est en ce sens que Krishnamurti estimait que la pensée est toujours encombrée, ramenant, par un effort désespéré, toute nouveauté au connu, élaguant et stérilisant l'expérience par des prérequis issus du passé. Je plaide pour un régime de porosité : entre le moi et l'inconscient, entre le symbolique et le réel, là où la tendance dominante, en tous lieux et temps, est de se raidir contre le nouveau, l'imprévu et le dérangeant pour l'enrôler et l'encarter dans les schèmes et les classifications conventonnelles. Porosité et anomie, pladoyer pour l'exceptionnel, l'excentrique, le hors-norme, l'exchorétique (1). Là commence vraiment le philosopher, hors de la redondance.

Mais comme nous sommes des êtres de langage, nous croyons, par une sorte de préjugé connaturel, que tout est langage, réductible au langage, jusque dans les formations de l'inconscient, imaginant que l'inconscient nous parle à la manière de quelque oracle delphique, là où l'inconscient est d'abord du réel, certes transformé, réélaboré, métaphorisé, mais pour une part seulement, la plus extérieure, la plus socialisée (comme ce fameux surmoi qui serait la voix du gendarme intériorisé par la culture), et donc la plus éducable, alors que dans le "fond" rien ne change et ne changera jamais, voix obscure de la nature, archétypes et instincts vitaux. C'est pourquoi je me sens une affinité toute particulière à Groddeck lorsqu'il déclare que "nous sommes vécus par le çà", cette disposition si particulière à chacun, si singulière, si invincible et immodifiable, qui est en même temps la puissance la plus impersonnelle, pré-individuelle, commune, sous des formes différentielles, à tout ce qui respire, vit et se reproduit. Nos conceptions, même les plus subtiles, ne peuvent aller au delà d'une simple énonciation : voilà du réel, et ce que nous pensons et disons n'atteint pas la profondeur de ces eaux immortelles, ramant désespérément à la surface. Nous disons "profondeur", mais c'est une image trompeuse, une facilité de langage, car dans cette affaire il n' y a nulle profondeur, si ce n'est pour marquer les limites de la connaissance. Dans les faits il se passe ceci que le réel, quand il surgit, agit toujours à la surface, est à la fois cause et effet de surface, parfaitement visible et manifeste dans son effraction : tel "accident" qui m'arrive, telle maladie qui m'affecte, tel échec, tel succès, toujours quelque chose de parfaitement effectif et évident. Le plus étrange est, qu'à peine apparu, le fait se voit le plus souvent contesté, dénié, forclos, ou recyclé dans l'ordinaire machinerie des mécanismes de défense, délesté magiquemet de son évidence incontestable. "Ce n'est pas possible, je rêve, j'hallucine, c'est une erreur, une malignité du sort" et l'on s'empresse de refermer la "parenthèse". Mais justement, ce n'était pas une parenthèse, c'était ce qu'il y a de plus vrai, de plus manifeste, de plus évident : notre appareil d'enregistrement a bien enregistré (la sensation est toujours vraie) mais notre pensée, au service de la dénégation, a décidé que rien ne s'était passé. Il faut bien, mordious, que le moi conserve ses illusions de connaissance et de souveraineté!

Moralité : il faudrait penser un peu moins et sentir un peu plus. C'est la pratique pyrrhonienne de l'aphasie. Et pour Krishnamurti, si l'on préfère, la méditation, accueil silencieux et transformation intérieure.

 

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(1) ex-chorétique : néologisme à parir du concept épicurien d'exchorèsis, hors du choeur, hors de la communauté (-voir anachorète, ermite qui pratique en dehors d'une communauté organisée, à la différence du cénobite, "qui vit en commun")