L'étymologie, cette maîtresse capricieuse, nous enseigne, contre l'opinion courante, que rien c'est quelque chose : res, rem, qui donne "rien", signifie "chose", et conduit à "réalité". Pourtant l'évidence nous dit que le rien c'est l'absence de la chose, son absentification matérielle ou réelle. "Je ne vois rien" : la chose n'est pas là où je l'attendais. C'est précisément ce point qui importe : c'est parce que je m'attendais à voir quelque chose, que j'avais construit dans mon esprit un espace psychique destiné à accueillir la présence de la chose - un livre dans ma bibliothèque, un paquet de lessive au supermarché - que je suis déboussolé par l'absence, absence d'un réel dans la présence psychique de l'objet attendu. Ce rien est à la fois un pas quelque chose, que je situe abusivement du côté du réel, et un quelque chose du côté de la représentation anticipative. Le rien est quelque chose, l'objet manquant de la déception, non-(a), dans l'ordre imaginaire (le livre) ou symbolique (par exemple lorsque je cherche désespérement un mot que je connais parfaitement et qui pourtant s'obstine à manquer), et nullement dans le réel, puisque le réel, par définition ne manque jamais. Si je dis que le livre manque dans la bibliothèque ce n'est qu'une commodité de langage. Je devrais dire : l'état réel de la bibliothèque, qui est ce qu'il est, n'est pas conforme à l'image que je m'en fais, si bien que le manque ne concerne pas la bibliothèque mais la structure de ma psyché, par exemple la faiblesse de ma mémoire. Je croyais que le livre était dans la bibliothèque or j'ai oublié que je l'avais prêté à un ami... Bref, le rien est ce quelque chose que je ne trouve pas, présent dans l'esprit mais manquant à mon désir. Le sujet peut manquer de quelque chose, le réel ne manque jamais de rien.

Il faut donc soigneusement distinguer le rien du non-être, ou du néant, qui sont des monstres logiques, en toute rigueur des inanités sonores. Déjà Bergson avait signalé qu'en toute rigueur le néant est inconcevable. Essayez de vous représenter le néant, vous le peuplerez d'images, de fantômes, de pseudo-concepts hallucinatoires, de babioles et de fariboles - c'est ainsi qu'Epicure, très sobrement, déclare que la mort est impensable : quand la mort est, nous ne sommes plus. Croyant penser le néant nous hallucinons le "rien" imaginaire, qui est la saturation obsessionnelle de l'angoisse (Lucrèce). Ce serait l'acte fondateur de toute vraie philosophie de congédier sans pitié les faux problèmes en dénonçant leur caractère pernicieux, ambaine pour les dévots.

Le rien n'est pas le néant, et pas davantage le zéro. Le zéro est une extraordinaire invention symbolique. Songeons aux chiffres romains, interminables et alambiqués, qui rendaient fort malaisé le calcul complexe. Comment additionner, soustraire, multiplier et diviser, comment signaler les dizaines, les centaines etc sans la souveraine opérativité du zéro? Rappelons que zéro, d'invention fort tardive, c'est ziffero, le chiffre. Et même le chiffre par excellence, qui ne désigne aucune quantité particulière et qui se prête miraculeusement à tous les calculs! C'est le début de l'abstraction pure, un pur symbolique, maniable à toutes les combinaisons et constructions de l'esprit. Ce n'est pas le rien de l'attente, ni le néant, ni le réel, c'est un opérateur universel, signifiant sans contenu, forme pure de la raison.

Si j'en reviens à la question du sujet, je dirai que le sujet n'est pas un néant (il existe bien quelque chose ou quelqu'un qu'on peut appeler sujet, présent comme effectivité dans le monde), il n'est pas rien puisqu'il vit, désire, pense et agit, encore que ce soit un mode d'existence et d'affirmation qui s'apparente au rien, ce quelque chose d'imaginaire peuplé d'imaginaire (Rosset disait que le désir est désir de rien) mais plutôt je dirai que le sujet est comme ce zéro de la logique pure, indéfinissable, sans contenu, opérateur universel, qui, ne pouvant supporter sa condition existentielle, s'en va  peupler son vide structurel (le zéro constitutif) de toutes les fantaisies, imaginations et agitations qui le divertissent, se comblant à petits frais des mille riens de la vie mondaine, du délire intime et des rêveries de grandeur. Pascal là dessus est incomparable. On n'a guère fait mieux après lui.

PROPOSITION METAPSYCHOLOGIQUE

Le sujet est ce zéro (symbolique) qui aspire à se constituer comme Un (unité et unicité imaginaires) par la sommation insommable des riens (objets-inobjets du désir) qui jamais ne font ni Un ni Tout. C'est dans cet écart structurel que prend naisssance l'insatisfaction chronique (Bouddha), le balancier de la souffrance à l'ennui (Schopenhauer), le "manque à être" (Lacan). Lucrèce parle plus joliment d'un vase fêlé, " de ce je ne sais quelle amertume jusque dans le calice des fleurs".

Les uns situent l'Un dans un passé perdu et se morfondent dans la nostalgie (Cioran), d'autres font miroiter l'Un dans un avenir qui chante - et déchante. Rares sont les Bienheureux qui font de la béance le lieu habitable de la vérité.