Je n'approfondis rien, je tourne de ci de là, "papillon  du Parnasse", je m'exalte, je m'enflamme, puis je me lasse, je me détourne vers d'autres amours, tout aussi vifs, et fugaces. Ma vie intellectuelle est marquée du sceau de la mobilité, de la variété, de l'inconstance. Ce qui fait que je n'ai de vraie connaissance de rien, ou presque rien, fors de ce qui me tente et m'enchante, et passe comme les nuages. Pourtant, dans cette ronde allègre de fortune, je reviens toujours à quelques amours inamovibles, quelques auteurs choisis, dont la compagnie m'est aussi nécessaire que le pain et le vin, des amis de toujours, compagnons de lutte contre la sottise et l'ennui, vrais amis, hélas décédés, mais qui pour moi sont singuliètement vivants, immortels comme le soleil. Je m'en écarte à l'occasion, attiré vers d'autres horizons, séduit par la prétentaine dans les sous bois, poursuivant quelque naïade en eaux troubles, mais toujours j'y reviens, de sens rassis, heureux de partager avec eux quelque fiasque de sagesse et d'intelligence. Je dessine, sans le vouloir vraiment, mais par une secrète disposition intérieure, une sorte d'ellypse ascendante, autour d'un trou inconnaissable et mystérieux, repassant par des points obligés, mais en montant d'un degré à chaque tour, jusqu'où, je ne saurais le dire. Vrille du désir inconscient, vis sans fin, cercle ouvert vers le haut, aspiration infinie, dont le terme allemand, Streben, rend mieux le sens et l'orientation. Streben c'est aspirer, s'efforcer, mais avec l'idée d'un mouvement tout intérieur, infraconscient, plus authentique et véritable que l'effort, comme s'il existait dans l'âme une orientation secrète et contraignante, inconnue du sujet lui-même, et en quelque sorte plus vraie que lui, un "daïmon" mystérieux et tout puissanrt, une voix coercitive, un double glorieux qui impose d'aller selon lui et non selon nous. On peut toujours refuser de l'entendre, se boucher les oreilles, se tamiser de belles résolutions, il finit toujours par vous serrer dans son étreinte et vous contraindre à reprendre la marche interrompue. A vrai dire il en sait plus que nous sur nous-même, et le bon sens élémentaire, si nous en avions, nous enjoindrait de l'écouter, et de le suivre. Il y a en nous je ne sais quelle obstination à "faire le cheval échappé", à mordre les mors, à vaticiner en tous sens, à se perdre dans les défilés de l'impossible, à tâter de l'irrationnel, et ces allures de folie douce, qui ont leur charme, sont encore des moyens de retrouver le chemin, au décours de la mésaventure et de la perdition. L'essentiel, en somme, est de savoir revenir.

Je me disperse, et je me resserre. Les deux mouvements, centripète et centrifuge, sont également nécessaires. On ne saurait vivre heureux dans la contrition, il faut bien que l'on s'aère, se ventile : c'est pour mieux se recentrer.

Quant à ce centre des centres, ce moyeu autour duquel on tourne comme une toupie prise de vertige, s'il nous aimante, et tantôt nous repousse, nous savons que nous tournons autour, mais nous ne savons  pas ce qu'il est. Et même, j'en suis convaincu à présent, nous n'en saurons guère plus à l'heure de notre mort, sachant qu'il fut l'orientation secrète de notre existence, sa raison, sa formule magique, son chiffre indélébile, sans savoir d'où il vient ni ce qu'il exige. Ce que nous en disons à partir de l'histoire familiale, culturelle, généalogique ou autre n'en épuise nullemenent le sens, ce n'est que bavardage savant autour de l'inconnaissable. Peut-être même faut-il abandonner toute recherche causale, toute explication, toute compréhension : prendre acte de l'inconnaissable, en faire la loi de sa vie : amor fati.

A moins de considérer, comme ferait un Taoïste, que ce trou, cette béance originelle est notre chance : par elle nous voilà raccordés, de l'intérieur, à la vie universelle, au mouvement de l'univers, dont après tout, que nous le sachions ou non, nous sommes partie prenante. Etrange paradoxe : notre centre le plus subjectif, vivant et agissant, est en quelque manière "hors de nous", présubjectif, antépersonnel, centre anonyme et agissant qui est partout et nulle part.