Ce qui m'a sauvé jusqu'ici, sustenté au dessus des pires abîmes, alors que de toute ma carcasse je tremblais dans le désarroi, incertain de tout et de moi plus encore, suspendant toute croyance dont le fond misérable et controuvé ruinait toute possibilté de croire - ce qui m'a sauvé c'est une inexplicable disposition fondamentale, une certaine forme de santé latente, d'autant plus étrange et inexplicable que par ailleurs l'édifice craquait comme une mansarde délabrée - une santé du corps, plus ferme et résistante que toute construction intellectuelle, que toute identité du moi. Et dans ces étranges parages où tout l'édifice personnel semble se désagréger c'est ce bon vieux corps, corps de misère et de joie qui prend le relais, assurant les affaires courantes, veillant au nécessaire, comme fait un secrétaire consciencieux quand le maître s'absente pour maladie. Car c'est bien une sorte de maladie, maladie inqualifiable, sans étiquette ni nosographie répertoriée, maladie de l'âme si l'on veut, maladie d'une thymie capricieuse et indocile, sujette à de brusques sauts et gambades, et à de vertigineuses chutes plus encore. Mais le corps tient bon, ce brave compagnon, vieux capitaine comme dit le poète, et alors c'est lui qui prend les commandes et assure la traversée. C'est dire combien, comme dit Spinoza, "nous ne savons pas ce que peut un corps". J'ajouterai même ceci : nous ne savons pas ce qu'est la santé, ce que peut la santé, la santé fondamentale, non pas l'apparente, la manifeste, celle que l'on chante dans les médias, santé facile et trompeuse de la jeunesse, mais la vraie, celle qui peut s'accorder le luxe de la maladie, et en guérir. Celle qui résiste aux turbulences de la traversée, des vents contraires, des cataclysmes et des tornades, qui assure une secrète et infaillible stabilité au milieu des tourbillons.

La santé n'est pas l'absence de maladie, c'est un centre ferme autour de quoi le sujet peut tourner, comme tourne le monde. Un Japonais dirait : un hara puissant, immobile au mileu de la mobilité, mobile dans l'immobilité (Musashi: Traité des Trois Roues). Se doter d'un ventre, "faire son ventre", voilà qui devrait constituer la base obligée de toute éducation. 

Nietzsche parle de la "grande santé", santé et "sagesse du corps", qui en sait plus long sur nous-même, sur ce qui nous convient et ne nous convient pas, bien plus que le moi, et que la conscience, cette excroissance secondaire et superfétatoire à laquelle, par orgueil et ignorance, nous nous identifions. Notre drame c'est d'avoir oublié, négligé, refusé et dénié les enseignements précieux du corps. Heureusement, cette méconnaissance peut se corriger. Encore faut-il le vouloir, et s'y préparer, réapprendre à accueillir, écouter, s'y rendre disponible.

Que veut le corps, voilà la grande question. Reconnaissons que nous n'en savons rien, que nous ne pouvons qu'imaginer des réponses, comme celle-ci : le corps veut persévérer dans son être. Mais cette réponse pose problème, car nous posons d'emblée l'hypothèse invérifiée que le corps constitue une unité, nous oublions cette évidence imparable que le corps est multiple et divers, formé d'une quantité astronomique de petits corps, de microscopiques organismes qui ont chacun leur stratégie vitale, leur fonction dans l'ensemble, leurs affinités ou leurs oppositions, leurs parentés fonctionnelles, leur énergie reliée, leurs sytèmes de communication et d'échanges, et qu'il suffit d'un léger dérèglement local pour entraîner de vastes perturbations. Multiplicité, rapports innombrables, apparentements, division du travail, hiérarchie interne, systèmes et fonctions, luttes intestines, homéostasie : ne disons plus le corps, mais combinatoire systémique de corps, avec cette question : quelles sont les forces dominantes, les forces inféodées, quels sont les pulsions qui dirigent l'ensemble, organisent cette fantastique république composée de milliards de sujets plus ou moins autonomes, et reliés cependant, communiquant entre eux, en principe pour le bien général. On dit que le cancer serait l'effet d'une rupture de contrat, certaines cellules se développant au détriment de leurs voisines, emportant le tout dans une déflagration générale. Jolie métaphore qui exprime une idée sans doute exacte : la santé serait l'expression heureuse de l'équilibre global, capable de gérer les disfonctionnements locaux au bénéfice de l'ensemble. C'est poser à nouveau la question du commandement : quelles sont les pulsions organiques et psychiques (somatopsychiques) auxquelles revient la direction? Quel type de vie engendre cette direction pulsionnelle? A partir de là on peut décrire des types relativement constants dans l'histoire, et d'autres types engendrés par la modernité.

Si tout corps vise sa propre persévération dans le temps comment expliquer que certains organismes puissent s'autodétruire? Cela n'est intelligible qu'à condition de remplacer le modèle unaire (un corps comme individu insécable) par le modèle pluraliste, comme nous avons fait précédemment : l'autodestruction résulte d'une anarchie pulsionnelle, ou de la lutte intestine entre "partis" rivaux, de force relativement égale, et toujours, en dernière analyse, d'un défaut de commandement. Mais rarement notre conscience peut-elle accéder à ces niveaux de réalité, infraconscients, essentiellement physiologiques. Car ici, même la perspective psychanalytique est insuffisante qui se polarise sur l'inconscient psychique, oubliant le plus souvent la dimension somatique, l'inconscient neuronal et le langage du corps. A l'heure actuelle nous n'avons pas encore les moyens de sonder si profond. Le seul recours est de faire appel à une pluralité de sciences et de techniques corporelles pour compenser, au moins partiellement, cette regrettable insuffisance.