Je me plains quelquefois de la faiblesse de ma mémoire, de son incorrigible porosité, comme si les failles du filet étaient trop lâches pour retenir les impressions et les idées. Après lecture je m'aperçois que je n'ai rien, ou presque rien retenu d'un livre qui pourtant m'avait intéressé. Quant aux films c'est pire encore, à peine si je me souviens de quelques images au hasard, à croire que j'ai passé la soirée à somnoler devant l'écran. J'invoque la distraction, le peu d'intérêt que je prends aux affaires courantes et pourtant nécessaires de la vie quotidienne. De fait, pour moi, la vraie affaire, celle qui sollicite décisivement mon attention c'est de coller le plus exactement possible à un certain cours de la vie intérieure, alors même que j'ai plusieurs activités publiques, où je joue mon rôle de façon satisfaisante, du moins je le crois. Peut-être ne suis-je au total qu'un schozoïde qui a su s'amender, par raison, ou par nécessité, ou par compensation : il n'est jamais bon d'être unilatéral, et si l'on veut protéger l'intérieur, y consacrer le meilleur de son temps et de son énergie, il faut se rendre capable des choses externes. Trop d'esprits étincelants se sont perdus par excès de rumination mentale. Et puis il y a bien des choses intéressantes de par le vaste monde qui méritent considération et attention. Je suis partisan de l'idéal classique : "ou mallon", équilibre et harmonie des contraires.

Au total je ne sais s'il faut me plaindre de ma mémoire : est-il bien nécessaire de s'encombrer l'esprit avec tant de connaissances qui sont disponibles par ailleurs? Ce qui vraiment nous importe nous ne l'oublions jamais. Je devrais plutôt invoquer, pour expliquer mon amnésie, une certaine indifférence à l'égard de choses qui importent beaucoup à la plupart des hommes, et qui ne m'arrachent qu'un baîllement distingué. Je ris là où personne ne rit, je pleure de même, toujours un peu décalé, extravagant et excentrique. Encore me gardé-je de dire le fond de ma pensée, par prudence ou pusillanimité, autant pour me ménager que pour ne pas froisser. "Cave te" était la devise de Spinoza qui connaissait la fourberie de ses congénères. Epicure de même : "lathè biosas", mène ta vie dans la réserve.

Reste que cet effacement relatif de l'activité de mémoire a des conséquences. Le passé s'effiloche, se distend, se fait de plus en plus abstrait, lointain, inconsistant, insignifiant. Je deviens pour ainsi dire an-historique, comme si chaque jour je naissais pour la première fois, et si les habitudes ne me portaient avec leur facilité et leur entraînement mécanique je serais comme un ahuri, un inadapté, inapte et incapable. Seules les activités mentales dites supérieures me sont immédiatement accessibles : penser, écrire, lire, converser, discuter, polémiquer, et d'autres, plus humbles, plus sereines et délicieuses, boire, manger, fumer, me promener, dormir, et, entre toutes, cette pratique ineffable et féconde de la sieste consciente, où je prétends, ô suffisance! atteindre un niveau d'excellence rare et quasi inégalable!

Si le passé se dévitalise, le futur suit le même sort, car le futur est la projection inversée du passé : c'est le lieu du désir et de l'espoir, qui s'enracinent dans le passé, en retirent toute l'énergie psychique propulsée vers l'accomplissement. Me croira-t-on? Je ne puis me représenter d'avenir au delà de la journée proche, comme si tout l'espace, théoriquement ouvert devant moi, était en toute rigueur impensable, irreprésentable, et si l'on me demande de m'y référer je ne puis qu'avouer une indécrottable impuissance : "demain" est bien trop loin pour moi, que dire alors du mois prochain, de l'année à venir? C'est toute la linéarité du temps social qui est frappée de caducité, cette fameuse distinction trinaire, passé, présent, futur, rabattue sur un présent épais, infiniment consistant, qui possède par soi une sorte de réalité massive, définitive. C'est une position étrange, franchement a-sociale, mais qui, heureusement ne m'empêche pas, lorsqu'il le faut, de me resituer instantanément dans le temps ordinaire et de faire face aux nécessités. 

Que serait un présent sans passé et sans avenir? En général on y verrait plutôt le symptôme de quelque pathologie mentale, expressif d'une destructuration de la conscience temporelle, avec un certain coefficient de déréalisation. C'est possible. On peut penser également que c'est une évolution positive. Après tout la conscience du temps est une acquisition relativement tardive et seconde, comme on voit chez les enfants qui ont bien du mal à s'y retrouver dans la distinction entre hier et demain. Toute une longue période de non-temps a précédé l'inscription dans le temps, et rien ne nous permet d'affirmer qu'elle fut une longue erreur. C'était plutôt le règne de l'immanence, de la non séparation du moi et du monde, une manière autre de sentir et d'expérimenter. Je ne dis pas qu'il faut retomber en enfance, retrograder vers la temporalité primitive de l'inconscient. Je dis que cette sensibilité immanente n'a jamais totalement disparu, qu'elle a continué de vivre en sous-main, dans la rêverie, le rêve et la fantaisie, et qu'elle retrouve aujourd'hui sa place et son rôle, cohabitant avec la conscience ordinaire, et le temps structuré, linéaire de la socialité. Toute la différence tient à ce que l'immanence, qui est plus vraie, plus immédiate ne soit plus refoulée et niée, et qu'elle représente de mieux en mieux le rapport originaire de la conscience avec le monde. Cela ne ruine pas les construtions plus tardives et socialement nécessaires de la temporalité sociale, mais cela les relativise, en réduit le caractère tyrannique, ouvrant le champ à la créativité plus originaire de l'inconscient.

L'inconscient est intemporel, cela nous le savons depuis Freud. J'aime encore plus la notion groddeckienne d'un çà qui contient tout, qui nous vit comme une émanation singulière et passagère, îlot de subjectivité consciente dans l'océan éternel de la Nature.