Si le Tout est le Tout, il ne supporte nul acroissement et nulle déperdition. Il est à chaque instant la totalité en acte. Il ne manque jamais de rien, ne compense nulle déperdition et ne prépare nulle amélioration. Encore moins travaille-t-il à dégager un sens, à clore un processus, à se dépasser lui-même dans un achèvement final. Nous sommes à mille lieux des conceptions créationnistes qui prétendent déterminer une origine, et des eschatologies qui définissent un point d'arrivée, une Fin des Temps qui livreraient le but et la finalité du processus. Du Tout on ne pourra dire que ceci, que répètent à l'envi les textes grecs, depuis Homère : "il était, il est et il sera", tel qu'en lui-même,  éternellement identique à soi, et pleinement soi à chaque instant de son cours éternel. Indifférent, non signifiant, neutre, purement réel, il est le réel, unique et total, qui comprend tout et qui est tout. On peut dire aussi : le réel ne manque de rien, à la différence de l'être sensible qui peut manquer du nécessaire, et de l'être humain qui s'invente des manques imaginaires pour donner consistance à son désir. Le premier principe d'une juste philosophie est de ne pas projeter sur la nature les catégories temporelles et structurelles de la psyché.

Le Tout est le Tout, mais il n'est pas immobile. Ce n'est pas le "Sphaïros à l'orbe pur" (Empédocle), mais plutôt le Grand Fleuve, toujours identique à soi dans son écoulement universel, dans le tourbilonnement infini des atomes, combinaisons et décompositions des corps dans le vide, une histoire si l'on veut, mais qui ne construit rien de durable, qui détruit dans le même mouvement qu'il construit, renouvelant sans fin ses inventions et productions poiétiques : "Les atomes se meuvent continûment durant l'éternité (aïon)" Epicure, DL X,43). Chaque instant, que l'on peut spéculativement isoler et circonscrire dans la durée, est à soi-même sa propre fin, moment total, fini et complet, sans manque ni excès, d'un processus infini. C'est ce paradoxe de l'infini et du fini, de l'éternel et de l'instantané qu'il faut avoir à l'esprit pour opérer un renversement intégral de notre conception ordinaire du temps, temps orienté par le souci, le désir, l'espoir et la crainte.

S'il existe une sagesse elle ne peut consister qu'en ceci : concevoir et vivre l'instant comme un Tout, aussi complet, total, autoréférencé que l'est chaque instant de la nature - non pas un pont entre le passé et l'avenir où le moment se dévitalise par l'espoir et la crainte, se réduit au quasi néant d'un point mathématique sur une droite de chaque côté ouverte à l'infini - mais, par la conscience resserrée, concentrée sur l'actuel en acte, instant de grâce, toujours neuf, à la fois quelconque et inouï, pénétré de tout le souffle de la vie universelle : c'est le sens, si facilement méconnu et galvaudé du "cueille le jour". Que nous voilà loin d'un hédonisme de pacotille, où le seul argument est de se précipiter tête baissée, ou plutôt sans queue ni tête, dans la première occasion de jouir. Il y faut, tout à l'inverse, une singulière pénétration de pensée, un authentique retournement : pensée du plaisir et plaisir de pensée.

Hélas pour le profane, l'épicurisme est une école singulièrement exigeante. Mais il faut s'en réjouir. A quoi bon en effet flatter le vulgaire? Il trouvera aisément, en d'autres lieux, de quoi justifier sa concupiscence. Quant à nous, allons d'un pas assuré. Nous y allons d'autant mieux qu'en tout lieu, par définition, nous y sommes.