La grande leçon des Upanishads c'était la formule canonique: "Tu es Cela" (tath twam asi). Elle signifiait une identité ultime entre l'âme individuelle et l'âme du monde, entre l'Atman et Brâhman. J'y ai longtemps été insensible, et réticent. Cette idée me semblait bien trop mystique et spéculative, surtout que la notion d'âme charrie avec elle tant de connotations religieuses, voire cultuelles, qui pour un Occidental évoquent une tradition de servitude et d'obscurantisme. Il me semble aujourd'hui qu'on peut y voir tout autre chose.

Cette identité ultime de l'Atman et du Brâman est brouillée par le jeu des désirs, des passions, par l'aveuglement d'un moi obsédé par l'affirmation de soi. C'est le voile de Maya, que l'on interprête en général comme illusion. Ce n'est pas faux. Mais plus originellement Maya c'est la mesure, l'organe de mesure qui identifie, différencie, conceptualise, calcule, interprète, évalue. C'est la "ratio", la ration, le rationnement, la mensuration, l'évaluation. L'idée est lumineuse : nous sommes victimes d'une tendance connaturelle à repérer ce qui satisfait nos besoins et nos désirs, découpant dans la réalité des zones d'intérêt vital ou passionnel, bref nous ne jugeons que par rapport au moi et au mien, indifférents à tout ce qui ne concerne pas le petit monde autocentré de la subjectivité. ( Bergson analyse fort bien ce processus en opposant l'action intéressée à la contemplation désintéressée, l'homo faber à l'artiste "qui par un côté de son être est détaché des intérêts vitaux"). La leçon des Upanishads est de nous délester de nos attachements vitaux et passionnels pour nous retourner vers la contemplation de l'unique et ineffable réalité - dont le symbole serait "Brâhman", à ne pas confondre avec Brâhma, le dieu personnel de la religion brahmanique. Mais ici, comme pour le Dieu chrétien, je m'insurge contre toute prétention à nommer et définir cette ultime réalité, ne voyant aucun avantage à fixer, à hypostasier un principe, le livrant de la sorte à toutes les constructions controuvées de la spéculation métaphysique.

Si l'on écarte toute théologie, fût-elle même négative, et toute métaphysique, on obtient une proposition fort simple et aisée à entendre : l'intérêt obsessionnel du moi, comme un voile d'obscurité, nous empèche de percevoir le réel. Et, en contraste, saissisante, cette évidence : en dernière analyse il n' y a pas de moi substantiel, il n'y a que ce réel dont nous faisons partie, sans le savoir. La "libération" serait la prise de conscience de cette identité fondamentale.

A dire vrai je me sens plus à l'aise dans les textes bouddhiques : ici pas d'âme, pas d'Atmân, pas de Brâhman, pas de culte ni de sacrifices, mais la froide considération des choses humaines, des conditions de la servitude et des moyens de libération. Toute la mythologie classique, avec ses dieux innombrables, ses perspectives millénaristes s'efface devant l'analyse méthodique, expérimentale : "soyez à vous mêmes votre propre lampe". Expérimentez, observez la nature de la souffrance, son origine, sa cessation, et les conditions de sa cessation. La nature de la souffrance c'est l'attachement, l'origine c'est l'ignorance (le monde de la subjectivité autocentrée engendrant l'avidité et la haine), la cessation c'est l'extinction de l'ignorance, de l'avidité et de la haine, le moyen c'est la méditation, l'existence juste, la pensée et la parole juste. En dernière analyse la dissolution de la croyance au moi substantiel ouvre l'esprit et le coeur à la juste perception du réel.

Faut-il se référer aux traditions orientales? Ce n'est pas sûr, et si moi-même j'y ai voyagé assez souvent, et avec beaucoup de respect, je n'y ai pas trouvé de route vraiment praticable, plutôt de belles images, une sublime poésie de l'âme et de la nature. Toujours, après quelque temps, je suis revenu à notre bel Occident, nommément aux Grecs revisités par la pensée moderne, et aux thérapies plus réalistes de la modernité. Mais aussi, cette lecture de notre tradition m'a rendu intelligibles les propositions bouddhistes et taoïstes, favorisant une relecture critique et poétique dont le charme ne cesse de m'enchanter.

En décantant les diverses traditions, les rapportant à une expérience personnelle longue, patiente et assidue, je crois apercevoir une certaine unité dans la démarche : je vois, je conçois ce que serait une libération, mais je ne sais si elle est vraiment à notre portée. Pour moi, je sais que je ne puis aller si loin. C'est déjà beaucoup si je parviens à faire sa place, dans mon psychisme médiocrement organisé, à un réel qui m'excède de tous côtés, et pour lequel je ne me sens nulle aptitude : cela vient, cela me renverse, et je fais ce que je peux. Je n'irai pas clamer, comme un orgueilleux stoïcien, "amor fati".

 

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Dans le bouddhisme se trouve cette idée qu'il est théoriquement possible mais bien difficile d'atteindre la libération définitive en une seule existence mortelle et qu'il y faut souvent plusieurs cycles d'existence : le Bouddha, l'Eveillé sans reste "karmique", est une exception rare et précieuse, qui indique une voie offerte à tous, rarement atteinte.