I

 

Si l'on me demandait comment je me représente les choses - je dis " les choses" comme Pyrrhon disait "pragmata", terme volontairement vague et vaste comme l'univers, impliquant le dedans et le dehors, le physique et le mental - je dirais ceci : je vois deux espaces parallèles, qui ne se touchent pas, ne s'emboitent pas, ne s'influencent pas, définitivement distincts et hétérogènes. Ce n'est qu'une image, rien de plus, comme s'en font les géomètres, sauf qu'il n'y a pas de correspondance entre les deux plans, aucun jeu de miroir.

Le premier plan, le plus apparent, c'est l'ensemble global, hétéroclite de toutes nos productions mentales, images, idées, symboles, désirs, volitions, mots, phrases, culture, science, art, tout ce que le terme de poièsis peut évoquer, création et fabrication qui, issues de la sphère de conscience, sont un intermédiaire, un "espace transitionnel" projeté entre l'insondable de l'inconscient psychique et l'insondable du réel extérieur, l'univers tel qu'en lui-même, dont nous n'avons aucune connaissance directe.

L'autre plan, c'est précisément le réel. Mais c'est un plan abstrait, une pure forme sans contenu, puisque nous ne le connaissons pas, mais qui peut se penser comme le négatif de toutes nos représentations. Etrange plan en vérité, mais nécessaire : il faut le poser, le penser à défaut de le connaître. Il faut créer dans le premier plan, celui de la représentation, un trou, une brêche pour que la pensée évite de se clore sur elle-même, de s'affoler de soi-même, de se ratatiner et de s'effondrer sur soi, dans une mêmeté creuse et verbeuse.

L'essentiel est de maintenir la conscience d'un ailleurs, d'un tout autre, comme un vent puissant qui hurle à nos oreilles, et nous rappelle que "nous n'avons pas de communication à l'être".

 

 

                                                                  II

 

Le plan de la représentation est un ensemble hétéroclite, formé de bric et de broc, rafistoté au gré des événements, bricolé dans l'urgence, sans cesse ravalé comme les façades poussiéreuses de nos rues, tantôt amendé et replâtré, tantôt écroulé en partie, toujours voué à une indépassable incertitude. Ce qui ne nous empèche nullement de faire les fanfarons, criant victoire quand nous croyons comprendre quelque rapport nouveau entre les phénomènes. Et puis il faudra raccommoder et retricotter la nouveauté à l'ancienneté, désespérant de parvenir à cette fameuse synthèse finale qui ne vient jamais. A défaut d'un réel qui se dérobe nous fabriquons une image qui nous tient lieu de réalité - clafoutis provisoire, fricassée d'un jour, liaison et mélange improbable de l'imaginaire et du symbolique. La plupart croient que c'est là le monde, quelques uns soupçonnent dans ce savoir une dénégation méthodique du réel.

Sur ce plan de la représentation régne la dualité du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du beau et du laid. "Convention" disait Démocrite, "convention que le doux et l'amer, convention que le vrai et le faux". Ce processus dichotomique est l'oeuvre du langage qui ne peut fonctionner que par différenciation, chaque mot étant ce que les autres ne sont pas. "Dans la langue il n'y a que des différences". Un concept n'a de contenu que par élimination, comprenant ce que les autres ne comprend pas. D'où un étalement, un dépliement indéfini comme on voit dans le dictionnaire où pour définir un mot il faut en utiliser d'autres, et cela ad nauseam. Jamais de clôture, mais une fuite, un allongeail, un étirement sans commencement et sans fin. On pourait soupçonner la langue de n'être qu'un aimable délire sans rapport aucun avec la réalité s'il n'y avait, de ci de là, un référent clairement désigné par l'usage - le signifié "arbre" (image mentale, concept) est référé à une réalité extérieure et concrète et palpable, ce x matériel que nous appelons "arbre" - et ainsi nous conservons le sentiment de réalité qui nous protège du délire. "Point de capiton" disait Lacan, capitonnage du mot à la chose. Cette fonction référentielle garantit la communication entre parlants et assure la maîtrise technique : un marteau et un marteau et non un ciseau. Agir implique la distinction de l'efficace et de l'inefficace, penser implique la distinction du vrai et du faux, faire oeuvre d'art implique la distinction du beau et du laid, juger, du bien et du mal. C'est l'univers symbolique : il soutient l'édifice social, juridique, politique, artistique, structurant notre pensée jusque dans l'intime, si l'on soutient que "l'inconscient est struturé comme un langage". Impossible de sortir de ce réseau de signes, sauf à dynamiter le symbolique de l'intérieur - ou alors à ouvrir délibérément un autre champ, sous la poussée, vraisemblablement, d'une pressante nécessité intérieure.

Le plan du réel peut se penser par opposition à la représentation. C'est l'entreprise de Pyrrhon, ordinairement si mal comprise, et ramenée platement à quelque sagesse médiocre de sage de village. "Les choses (pragamata) il les montre également in-différentes (adiaphora), immesurables (astathmèta), indécidables (anepikrita)".

L'égalité d'abord : toutes choses sont égales, ce qui n'a aucun sens sur le plan de la représentation, comme on vient de voir, puisque ce plan ne se soutient que des inégalités différentielles, des appréciations de valeur et de sens, mais bel et bien égales en tant que réel, lequel n'est jamais de l'ordre du plus ou du moins : il est, voilà tout, et quand il apparaît il apparaît dans sa totalité. On ne meurt pas à demi, mais comme remarquait Epicure " quand nous sommes la mort n'est pas, quand la mort est nous sommes plus". Le caractère fracassant du réel nous submerge totalement, et peu importe que ce soit un obus ou une piqûre.

In-différentes : non différentiables. Les différences constitutives de l'ordre symbolique sont suspendues, le réel est massif, total, non décomposable en parties, en secteurs, en valeurs. La fameuse non-différence pyrrhonienne est une tentative absolue de penser l'absolu sans reste, sans scories, sans traces. On pensera à l'expression qui qualifie Bouddha dans les Ecritures : tathâgâta, tout entier il est venu, tout entier il est parti, comme un oiseau qui ne laisse aucune trace dans le ciel. Parinibbana(1). Le mérite spécifique de Pyrrhon, et peut-être sa folie, est d'avoir voulu transposer cette non-différence dans le champ concret de la réalité sociale, vivant d'indifférence au mileu d'hommes qui ne vivent et ne se nourrissent que de différences. Sans doute est-il plus avisé de s'en tenir à une rigoureuse distinction de plans, réservant la non-différence à la pure sphère de la contemplation. En tout cas c'est ainsi que je fais.

Im-mesurables, in-décidables, pourquoi? Parce qu'il n'existe aucun critère du vrai et du faux, du bien et du mal, du juste et de l'injuste. Où diable irai-je chercher un critère? Parmi les hommes? Mais ils sont sous la domination tyrannique de l'opinion, de la convention. Des dieux? Mais où voyez-vous qu'il y ait des dieux, et même s'il y en a, comme les planètes ils ne parlent pas. L'homme pyrrhonien est seul, définitivement, et c'est bien cela qui affolait Pascal : "le silence infini...".

Il m'a semblé intéressant de me référer ici à Pyrrhon, en raison de la rigueur exceptionnelle de son dire, exposant sans fards ni ruses, ni arrière-pensée, une intuition aveuglante, et difficile. Lui, le démocritéen de la première heure, qui un temps croyait pouvoir opposer à la convention la "vérité des atomes et du vide" finira, peut-être au contact des gymnosophises de l'Indus, par renoncer à cette thèse atomistique en supprimant d'un coup toute représentation, même physique, pour clamer la pureté non-conceptuelle du plan de réalité. Vision du "vide", mais d'un vide qui n'est nullement un néant ou un non-être, vu que ces notions sont encore différentielles, manquant nécessairement leur visée. 

Du réel, au bout du compte, on ne peut dire grand chose, si ce n'est en négatif, d'où ces A privatifs accummulés dans les formules de Pyrrhon : a-diaphora, a-stethmèta, an-epikrita. On décapitera toute tentative dogmatique, tout effort de saisie conceptuelle, toute prétention à dire l'indicible, pour ne laisser subsister dans l'esprit que la vacuité, et dans la posture une aphasie contemplative. Ici Pyrrhon rejoint Bouddha qui déclare qu'en quarante ans il n'a jamais rien enseigné.

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(1) Parinibbana : le "nibbana complet" de Boudhha, extinction définitive et sans reste lors de son décès. Nibbana est le terme pali, terme originel correspondant à "nirvâna" dans les textes sanscrits de la tradition du Mahayâna. Nibbâna signifie originellement extinction, comme on dit d'une flamme soufflée par un mouvement de l'air.

                                                                                    

 

                                                                             III

 

 

Bouddha et Pyrrhon ont décidé de vivre selon la vérité, refusant de distinguer les deux plans, et à vrai dire, sans doute pour eux n' y avait-il qu'un seul plan, et qu'une sorte de vie possible. Pour moi qui suis de bien faible farine, je n'aspire point à telle excellence, me rangeant pour l'ordinaire à l'ordinaire condition des hommes. Mais pour autant je ne suis pas dupe de nos croyances et de nos valeurs, m'essayant à par moi à quelque autre appréciation, moins controuvée et fallacieuse. "Les non-dupes errent" voilà qui me semble une assez bonne formule, estimable et vivable. J'erre bien volontiers par les avenues et bocages intimes, et pour le reste je me contenterai de paraître à demi, en m'adaptant au semblant, à ce mi-dire qui tiendra lieu de vrai, vrai-semblant pour le commun, et la norme commune. S'adapter ce n'est pas adopter. Un ritualisme critique et ironique fera bien l'affaire, puisqu'il faut s'affairer. Mais pas trop. Conservons par devers nous une "arrière boutique" comme dit notre Michel, où du moins nous pourrons batifoler à notre aise. Et à de certaines heures nous lèverons le nez au ciel, pour y lire le reflet inversé de notre inanité. Et qu'elle ne nous trouble pas plus que raison, en dépit de l'immensité incommensurable du ciel. 

Entre terre et ciel... Mais peut-être est-ce encore trop dire?