"Je me suis cherché moi-même", déclare Héraclite. A quoi répond la sublime devise du temple d'Apollon à Delphes : "Connais toi toi-même, et tu connaîtras l'univers et les dieux".

Ce que j'admire dans cette objurgation c'est son caractère universel : se connaître soi-même n' a de sens que rapporté à la connaissance du Tout, "l'univers et les dieux" - et les hommes évidemment, situés à la juste place entre la nature et les dieux. Idée qui nous est devenue si étrangère que nous avons le plus grand mal à en pénétrer le sens et à en saisir la portée. Pourtant elle seule est juste.

Ceci remet à une place secondaire le souci par ailleurs légitime de la quête psychologique du moi : car, au bout du compte, qu'est ce qu'un moi qui ne saurait se situer correctement dans le tout, et moins encore faire en soi la place réservée aux dieux. C'est la limite de ces entreprises thérapeutiques où le seul souci est de parvenir à l'autonomie du sujet - but respectable et nécessaire en soi, mais insuffisant à qui possède quelque fibre philosophique. C'est l'originalité de Jung d'avoir cherché un fondement à la subjectivité, encore qu'on puisse contester la direction un peu trop mystique ou alchimique de son entreprise. Je me méfie, comme de la peste, de toute réactivation des croyances et des idéaux religieux, désireux d'établir fermement la fondation sur le réel, le seul réel, pensé comme absence de toute détermination imaginaire - vacuité, trou noir et abîme insondable.

Nous ne pouvons vraiment connaître l'univers, mais nous pouvons penser, par de là les représentations symboliques de la science, que demeure, inviolable, ce fond d'indétermination et de création dont nous sommes les lointains rejetons : enfants des étoiles, peut-être, émanations tardives et interrogatives, fruit du hasard des combinaisons innombrables, jetés dans l'Absens cosmique, aléatoires et étonnés. Je ne vois nulle nécessité, ni causale ni finale, à ce processus universel, mais je me range humblement à la loi commune de nature, rempli de grâce et de gratitude pour ce Kairos improbable qui m'a tiré du néant et jeté aux rives de la lumière. Cela ne fait pas sens, mais cela confère une sorte de beauté grave et allègre aux instants qui passent, où je passe moi-même comme un peu d'écume sur les crêtes lumineuses de la mer universelle.

Mais les dieux? Pourquoi des dieux, quand chacun sait qu'il sont morts depuis belle lurette. Eh bien non! Les dieux ne meurent pas, ils changent simplement de forme et d'attributs. Certes je ne crois ni à Apollon ni à Zeus, dans leur définition antique, encore moins au dieu d'Isaac et de Jacob, mais je vois bien qu'il existe des forces cosmiques dont la science donne des définitions relatives, je vois bien que ces forces ont un caractère de nécessité infrangible, et que tout notre savoir n'en réduit ni la puissaance ni les effets. Eh bien, j'appelle dieux, à la manière d'Empédocle, les éléments naturels, les limites du pouvoir humain, les figures dans lesquelles se révèle à nous l'inconnaissable du réel. En quoi la poésie a des beaux jours devant elle, elle qui nous fait sentir la présence de l'agissant, du permanent dans le mouvement même, la puissance du fleuve, dont les eaux sont à la fois toujours nouvelles et indéfiniment les mêmes, dans la lumière où brillent les dix mille êtres de la nature, "incorrutibles et bienheureux", toujours mourants et toujours renaissants dans la prodigalité infinie du fond universel.

Il y a un fantastique paradoxe dans la connaissance de soi : se cherchant soi-même on se sépare, on quitte son père et sa mère, et ses maîtres, et ses idéaux, et ses références, on se découvre seul et nu, mais libre. Et puis, dans une étrange mais nécessaire contradiction, toute évidente mais souvent mal comprise, on découvre la source dont tout procède, cette source autre, naturelle et omni-présente, qui soutient toute vie et toute entreprise, hors du commerce ordinaire des hommes, par quoi le sujet est posé dans une sorte de nécessité gratuite, étrangère à tout discours, où se révèle la joie véritable, celle qui fonde la secrète participation à la Nature universelle.

Cette intuition-là, elle est dans Héraclite, dans Empédocle et dans quelques-uns parmi les meilleurs. Je ne sais si elle a quelque résonance pour les hommes d'aujourd'hui.