"Pourquoi des poètes en ce temps de détresse?" demandait Hölderlin. Mais en quoi notre temps serait-il un temps de détresse? De quelle détresse parlons-nous? Et ce qui inquiétait Hölderlin, en quoi  cela nous concerne-t-il aujourd'hui?

La détresse, selon moi, tient au caractère unilatéral de nos existences, déterminées presque exclusivement par la domination des intérêts économiques et financiers, d'où résulte une uniformité sans précédent, revers inévitable de la carence symbolique. Si une oeuvre d'art ne vaut qu'en termes de placement comptable que vaut la valeur de l'art? Et le reste à l'avenant, dans la débâcle du politique, du service public, de l'intérêt général. Ce que Marx analysait jadis comme effondrement de l'ancien monde ne prend toute sa dimension universelle que depuis peu, sous les espèces d'une mondialisation sauvage et débridée. Les effets en sont partout visibles, mais pas assez encore pour provoquer le réveil nécessaire de nos consciences. Pour le moment on se console en jouissant d'une prospérité relative, fort inégale du reste, mais suffisante à étouffer les mécontentements légitimes. C'est dans ce contexte qu'il faut penser la nécessité d'un art affranchi de la tutelle financière, et d'une poésie libre. Et comme il est quasi impossible de spéculer sur les oeuvres poétiques, lesquelles ne présentent aucun intérêt de placement, c'est peut-être là plus qu'ailleurs, plus qu'en peinture ou sculpture, que le travail de resymbolisation est possible.

"Ce qui demeure les poètes le fondent" disait Hölderlin, lui encore! Cette idée paraîtra dérisoire, au vu de l'indifférence générale du public à l'égard de la poésie. Songeons aux tirages insignifiants des oeuvres, à l'effet nul de leur publication. Qui miserait sur un canasson aussi dépenaillé?

La philosophie se porte un peu moins mal : certaines oeuvres sont lues, il y a de la demande, mais peut-on parler d'un effet effectif? Le temps de la philosophie est bien différent du temps de l'économie, de la technique et de la politique. C'est un temps long, face à un temps accéléré. Ses effets, si effets il y a, ne se mesurent pas à l'aune de l'actualité et de l'accélération mondialisée.

Diogène le Chien, contestant toutes les valeurs en cours, se proposait de frapper "de la fausse monnaie", entendons, une nouvelle table de valeurs, des valeurs inouïes, inentendues, hors norme, cherchant désespérément, sa lanterne allumée en plein jour, "un homme", un vrai, qui ne sacrifie pas au Veau d'or, qui méprise l'obsession mercantile et le pouvoir, qui témoignerait du vrai et du juste. Epicure se détourne du jeu politique pour construire son jardin.

Dans la vacuité universelle, penseurs et poètes, et quelques artistes scrupuleux, intègres et avertis militent à leur manière pour une préservation de la dimension symbolique, pour une refondation de l'humain. Leur tâche est longue et difficile, incomprise et méprisée, mais absolument nécessaire. Il faut souhaiter qu'elle puisse rencontrer son public, et par sa veille exigeante, son appel pressant, témoigner de l'urgence, provoquer un éveil. Le reste appartient à la collectivité des hommes.