"De même que l'araignée, se tenant au milieu de sa toile, perçoit aussitôt qu'une mouche a brisé l'un de ses fils, et ainsi court rapidement à cet endroit comme si elle souffrait de la rupture du fil, de même l'âme de l'homme, une partie du corps étant blessée, se rend en hâte à cet endroit, comme incapable de supporter la blessure du corps auquel elle est liée solidement et dans chaque partie". (Héraclite, 67a, trad Conche)

D'après ce texte l'âme de l'homme est liée étroitement au corps (proportionaliter), mêlée consubstantiellement à chacune de ses parties, ressentant les sensations causées, et notamment les effractions douloureuses qui retentissent de la partie blessée (la toile) jusque dans le centre de perception consciente (l'araignée). Ce qui se vérifie facilement. L'araignée, au centre de la toile, figure assez bien le siège de la conscience, qui est pourtant présente en quelque sorte par tout le corps. Ce qui affecte le corps affecte l'âme : l'âme est sensitive, elle veille à l'intégrité du tout, souffrant de toute lésion causée à l'organisme, et l'on ajouterait volontiers, créant une mémoire pour parer à d'autres éventualités.

Héraclite nous invite à penser l'unité fonctionnelle du corps-âme, non que l'âme soit du corps, mais selon un modèle de liaison essentielle, où ce qui affecte l'un affecte l'autre, sans verser, comme on fera plus tard, dans le mythe d'une âme séparée du corps, menant une existence autonome à travers les incarnations successives (Pythagore, Platon). Toujours un principe supérieur assure, chez Héraclite, l'unité des contraires, formant une harmonie secrète qui englobe les oppositions. Quand le corps périt l'âme périt. Pas d'âme sans corps. Et à l'inverse pas de corps sans âme, qui est le cadavre. Or, "les cadavres sont plus à rejeter que le fumier " (96). On en conclura logiquement que l'âme, c'est l'anima, ce qui anime, à la manière du feu "toujours vivant", principe universel de la vie du cosmos.

Cette âme il faut la cultiver par la pensée, qui est la marque propre du sujet humain. L'âme belle et noble c'est l'âme "sèche", celle qui se rapproche le plus de la lumière du soleil : "Eclat du regard : âme sèche - la plus sage et la meilleure (sophotatè kai aristè)". Héraclite développe une singulière imagerie symbolique du sec et de l'humide, lequel est proche de la fange où se complaît le médiocre. Une âme noble s'effrorce de s'élever vers le sophon, le principe sage qui, à la manière du feu, "gouverne toutes choses". Aussi, dans l'âme bien formée, c'est le Logos, accueil et raison, qui prend les commandes et organise la vie selon le juste. Cette conception le conduisit, à l'heure du trépas, à choisir une étrange médecine, qui doit plus, sans doute, à la légende qu'à l'histoire.

Ayant contracté une hydropisie "il demanda aux médecins si l'un deux pourrait chasser l'humidité en vidant ses entrailles ; ceux-ci s'étant récusés, il se mit au soleil et ordonna à ses serviteurs de l'enduire de bouse ; ainsi étendu, il mourut le lendemain, et fut enseveli sur la grand place." (Diogène Laerce, IX, 4).

J'aime, quant à moi, ces historiettes savoureuses que collecte Diogène, où se lit une secrète tendresse à l'égard de ces sages, et nommément dans ces récits fabuleux de trépas où l'extraordinaire et le merveilleux le disputent au grotesque. Cela donne une touche de poésie et de familiarité au portrait parfois un peu compassé des Antiques.