Je voudrais m'alléger un peu...La légèreté, voilà le critère ultime. Seul un esprit léger peut goûter aux plaisirs de ce monde, débarrassé de tout ce qui colle, humus et glèbe, et de la gangue du passé, et des poinçons de la nostalgie. Il n'y a pas de retour, ni de printemps éternel. Le temps va, et nous allons, emportés sur les vagues du temps, au gré du fleuve. C'est le même homme, et ce n'est pas le même, toujours neuf à chaque matin du monde.

La langue est un fleuve. Nous croyons saisir, dans un mot, l'énigme, la déterminer et la fixer pour toujours. Nous disons : je. Nous disons : voilà le monde, voilà la souffrance, voilà le salut. Mais à peine exprimé voici que le mot se déssèche comme feuille, se rétracte et se raccornit. Toute la saveur s'est envolée. Il ne reste qu'une enveloppe vide, et bientôt, une poussière. Il en va ainsi de tous les enseignements, voués à décomposition. Laissons couler. Mais aussi, créons nos propres mots, créons nos métaphores, qui, un temps, nous porteront à flot, dessineront notre monde, celui que nous habitons. C'est ainsi que nous serons poètes de notre propre existence. Ce monde aussi passera, le fleuve, lui, à la fois le même et pas le même, passe et ne passe pas. Les hommes disent le monde, les poètes disent le fleuve.