La cible véritable, celle qui devrait nous tenir lieu de fin et de loi, c'est la cible intérieure, qui, bien conçue, bien positionnée, est à la fois le soi et le tout. Nous nous perdons tout autour de nous, courant, nous démenant, trépidants comme des diables pris de folie, alors que l'humble et magnifique secret est qu'il n' y a rien à trouver qui ne soit déjà là, toujours déjà présent dans l'intimité féconde de notre coeur. Les anciennes traditions enseignaient la congruence merveilleuse de l'intériorité subjective et de la totalité vivante, le même Logos, chez Héraclite, régentant et organisant la nature propre et la nature universelle :

  "Il est sage que ceux qui ont écouté, non moi, mais le discours (logos), conviennent que toutes les choses sont un : hen panta einai".

Dans la nature universelle il n'est rien qui ne soit soumis à la loi universelle, dont le Logos est l'expression juste et nécessaire. L'homme grec se pense lui-même selon cette évidence, s'incluant naturellement dans le vaste jeu des êtres de nature, non comme une exception, mais comme un élément, en qui toutefois cette inclusion nécessaire et indépassable accède à la conscience, et se formule comme Logos. Se connaissant comme être de nature l'homme (le sage) est apte à exprimer par le langage (logos) l'universelle participation de tous les êtes (panta) à la loi unique et souveraine qui lie et manifeste toutes choses dans l'Un. Héraclite, qui dit s'"être cherché lui-même", ne pouvait se (re)trouver que dans cette intuition de l'unité qui englobe toutes choses, lui compris, dans le vaste jeu de la pluralité et de l'unité : toutes les choses sont un.

C'est cette intuition fondatrice que nous avons perdue, chez les Grecs eux-mêmes, qui bientôt opposeront la loi conventionnelle (nomos) à la loi naturelle (physis), le sensible à l'intelligible, la matière à la forme, ouvrant la voie à la métaphysique, au dualisme, à la contrariété du corps et de l'âme, et pour finir de la nature et de la surnature. Les sciences achèveront le travail de séparation, par la scission du sujet et de l'objet, la nature étant bientôt reléguée au statut d'objet d'observation et d'expérimentation, réserve matérielle indéfiniment exploitable de ressources et de moyens au service de la mobilisation industrielle planétaire.

Tout cela est évident faux, en dépit des succès de la science et de la technologie. C'est une vision historiquement datée, et qui démontre de mieux en mieux sa caducité. Et sa nocivité. Pour autant on ne peut revenir simplement et uniment à une conception traditionnelle. Ce que nous avons appris par l'observation et l'expérimetation conserve sa valeur, mais c'est la visée générale qui est en cause, savoir le projet d'arraisonnement unilatéral de la planète. Est-il possible d'imaginer une sorte de synthèse supérieure de l'intuiton unitive et de l'esprit scientifique, de la poésie et de la science, une raison qui saurait lier l'intuitif et le rationnel?

On pensera peut-être à la démarche de Spinoza qui distinguait la connaisssance rationnelle, du second genre, analyse, observation, établissement des lois, et la connaissance du troisième genre, vision intellective et unitive de la totalité, savoir et contemplation du Tout. L'idée est séduisante. Comment lui donner substance et vie dans le contexte actuel, sans verser dans une sorte de naïveté sentimentale? Ce qui est requis c'est une sorte de sur-raison qui dépasserait la raison rationnelle et l'engloberait dans une nouvelle philosophie de la Nature.

Sans attendre une improbable révolution mentale, et l'invention d'un nouveau paradigme, je me mets, pour mon propre compte, en marche vers ma propre révolution mentale, en fait, je le fais depuis longtemps déjà, révisant jour après jour mes jugements et mes sentiments, espérant faire quelque progrès dans ma propre manière de sentir, de penser et d'agir. C'est une révolution toute privée, mais j'en témoigne ici selon ma manière et mon goût, et si quelque lecteur en comprend le sens, et la rapporte à soi, j'aurai fait du mieux que je pusse faire. C'est à quoi sert la philosophie.