Depuis plusieurs jours je tourne autour de la phrase de Nietzsche : "La joie est plus profonde que la douleur". Cette idée me semble extraordinaire, mais si difficile que j'en use comme d'un "pharmakon", terme grec remarquable qui se traduit tantôt par "remède", tantôt par "poison", étant à vrai dire aussi bien l'un que l'autre. Pour la joie il en va de même : je me méfie à l'extrême des propositions optimistes, dans lesquelles je vois à l'ordinaire chimères et infantilisme. Une vraie joie, sans fausseté, sans niaiserie, sans aveuglement volontaire est-elle possible? Et en quoi est-elle "plus profonde" que la douleur, elle si évidente à l'esprit lucide qui entend ne pas s'en faire accroire? Je repense immédiatement à l'enseignement de Bouddha, qui élabore merveilleusement cette double problématique : la vie est souffrance, parce que nous sommes aliénés par la soif, la haine et la méconnaissance. Vérité Noble de la souffrance, qu'il faut prendre le temps de sonder jusqu'au plus profond, et qui sape impitoyablement nos illusions les plus chères. Mais Bouddha enseigne également autre chose, la Bonne Nouvelle, à savoir que la joie est plus profonde que la douleur, et comme Nietzsche, il aperçoit un socle ultime où se défait la douleur. Mais on pourrait fort mal comprendre. La douleur ne disparaît pas, nous sommes et nous serons toujours aux prises avec une réalité difficile, nous connaîtrons toujours la fin et la soif, et la peur, et la maladie, et puis nous mourrons comme meurent les feuilles. Mais c'est la qualité de notre présence au monde qui change.

C'est une affaire de "profondeur". Quelle profondeur? Je mets de côté, immédiatement, la spéculation intellectuelle qui pourrait me satisfaire à bon compte. Je veux du concret. Quand donc, explorant ma perception, attentif aux sensations dans mon corps et dans mon esprit, puis-je avoir un pressentiment de cette joie inconditionnelle - car si elle n'est pas inconditionnelle elle ne vaut rien et ne saurait se présenter comme vraie. Je remarque d'abord que, de nature, je ne suis pas spécialement gai, peu porté aux divertissements faciles, plutôt songeard et mélancolique, mais sans excès, car je sais rire à gorge déployée, selon l'occasion, et boire, et m'amuser et folâtrer comme un autre. Mais je suis un peu  trop porté à la gravité, voire à la morosité devant le spectacle du monde, qui, à mes yeux, ne prête guère à rire. Bref, la douleur je connais, et même un peu trop. Disons que je ne suis pas ce qu'on appelle un joyeux drille, et pour le coup, cette aperception de la joie fondamentale ne m'est nullement facile, nullement évidente. Ajoutons même : si cette vérité - si c'en est une - me devient accessible, elle a de bonnes chances de le devenir pour beaucoup. Paradoxalement je suis un excellent sujet d'expérimentation.

Tant que l'on oppose plaisir et déplaisir, joie et douleur, on ne peut percevoir la joie fondamentale, on est toujours et encore dans le "polemos", l'alternance, qui, en son essence ultime, se ramène à la souffrance puisqu'elle véhicule sans fin l'insatisfaction, l'espoir et la crainte : samsârâ. La joie qu'on y éprouve à l'occasion est conditionnelle, factuelle, ce n'est pas la joie véritable. Les philosophes qui ont médité sur le Souverain Bien  le ramènent tantôt au bonheur, au plaisir, ou à la vertu, ou à l'Idée du Bien, ce qui est mal dire, parce que ce bien ne se possède pas, ne se gagne ni par l'intellect ni par la moralité. Plus justement Pyrrhon disait : dépossession, déprise, non-attachement. C'est plutôt une ouverture par immersion.

Parfois, voyant le grand ciel lumineux, je me sens comme absorbé par l'immensité, et j'ai ce désir étrange de me dissoudre sans reste dans la lumière. D'autres fois, en méditation, je me laisse couler comme une pierre au fond de la rivière, et quand cessent les peurs et les pensées, par instant, c'est un grand calme, une suspension dans l'indéterminé. 

Que la sensation soit douce, ou pénible, que domine l'angoisse ou la jubilation, de toute manière il y a ceci que quelque chose est déjà là : le plaisir exprime, manifeste, atteste ce quelque chose qui est déjà là, et la douleur tout autant. Une présence permanente, incompréhensible, irréfutable. Leibnitz demandait : "pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?"  Question étrange si la question contient la réponse, si questionner c'est affirmer en dépit de soi la présence préalable. Il y a, est-il possible d'en dire plus? Les Chinois classsiques diront : le Tao ne se nomme ni ne se pense, il se vit. Les Bouddistes diront : la vacuité contient toutes les formes.

Il y a, voilà le fait. Et ce fait peut faire l'objet d'une détestation, ou d'une affirmation. Méphistophélès, dans le Faust de Goethe, dit : "je suis l'esprit qui toujours nie". Bouddha, plus noblement, nous invite à découvrir en nous le continuum somatopsychique, et de le transformer en continuum de conscience éveillée. C'est en ce sens, je crois, qu'il faut entendre la présence en nous de la joie fondamentale.