Il y a dans l'amour quelque chose d'impossible. Pourtant l'amour, ça existe. J'hésite toujours à en parler, craignant de dires des bêtises. C'est que je ne sais rien de plus difficile. D'abord cela ne se peut définir. Les mots manquent, ou glissent, dérapent et disent tout autre chose. L'impossible tient aux mots, mais aussi à la chose, si tant est qu'on puisse parler de chose. Y a t-il une chose de l'amour, comme il y a chose du désir, ou des désirs? A défaut de savoir ce qu'on désire on sait fort bien ce qu'on ne désire pas. Puis-je dire de même, je ne sais pas qui j'aime, mais je sais qui je n'aime pas? Oui, en effet, mais pour autant je ne sais pas, en aimant, ce que j'aime dans celle que j'aime. On sait qui on aime mais non pas ce que l'on aime. Il faudrait pour cela avoir exploré et compris la totalité de notre être, ce qui est impossible. Mais après tout, une telle connaissance est-elle bien nécessaire? Mieux vaut aimer sans savoir que savoir sans aimer. 

Spinoza disait que l'amour est une joie qui accompagne la vision de l'objet. C'est vrai, mais aussi, je ne sache pas d'amour sans une certaine crainte, crainte pour soi, crainte de dépendre, et crainte pour l'objet d'amour. Celui ou celle qu'on aime peut tomber malade, et mourir. On craindra de la perdre, on craindra le vide effroyable que cette perte va creuser dans notre chair et notre âme - ici le mot "âme" a vraiment toute sa signification et sa valeur : âme, amare, aimer, aimable, aimable amour - mais du même mouvement on craint pour elle, pour elle liée à moi, double perte, double douleur, désespoir redoublé.

"Toi mon amour, ma déchirure" écrit le poète. Si la déchirure n'existe pas encore dans l'être, l'amour va la creuser : l'amour se passe de toute certitude, parie sur l'improbable, défie l'impossible. Tout, dans le monde, conspire à en ruiner le fondement, aussi l'amour est-t-il sans fondement. Non sans cause, mais d'une cause incompréhensible, proche du rien.

En quoi l'amour est encore une modalité du tragique : incertitude maximale et défi sans justification. Et, en même temps, ineffable joie de sentir la présence, d'imaginer la présence dans l'absence, de penser la durée comme un risque, un gage, une promesse de bonheur.

Epicure, qui ne célèbre pas l'amour, mais l'amitié, nous donne la formule : charis, la grâce, et sa vertu éthique, la gratitude. Grâce insondable de la personne aimée, gratitude envers le sort, la bonne rencontre mille fois répétée qui nous donne la grâce, encore, d'une nouvelle rencontre.

Il en va de l'amour comme de la beauté, ce que les Anciens ont fort bien vu en liant les deux dans la personne d'Aphrodite. Amour et beauté sont le charme (charis) de l'existence, tout en plongeant l'amant dans les affres de l'incertitude. Ils ne se possèdent pas, ne se confisquent pas, il sont libres et souverains, à jamais indépendants de notre désir, et nous, heureux malheureux amants, nous ne goûtons à distance que le reflet tremblant d'une impossible félicité.