Il me semble y voir un peu plus clair. Je crois nécessaire de distinguer trois niveaux de la vie psychique. Le premier c'est l'ordinaire, alternance invincible de plaisir et de déplaisir, de joie et de tristesse, d'abattements incompréhensibles et de triomphes apparents, si vite démentis par le cours indifférent du temps, rythmes alternatifs de sommeil et de veille, de travail et de repos, règlés par les contraintes de la nécessité, du besoin et du désir, du rêve et de la réalité. "C'est la vie" dit le bon peuple, et il a raison. 

Au regard attentif cette vie apparaît inéluctablement marquée par le sceau de l'impermanence et de la souffrance. Rien ne tient, rien ne dure, tout passe, et lasse, et casse. Bien sûr il y a le plaisir, mais il est si fragile, si vite envolé. Et puis il y a la mort, qui ronge le vivant dès la naissance, qui porte son ombre noire sur tout ce qui vit. Le bonheur est une idée creuse si tout se ligue, et le monde, et les autres, et les conflits internes, et le désir lui-même, et l'impossible de la satisfaction, contre nos espoirs et nos chances. Pour Freud c'est l'ordinaire du malheur humain. Pour Bouddha c'est l'illustration des Quatre Vérités Nobles. Pour Schopenhauer, au fond de toute vie la souffrance, qui fait de toute biographie une pathographie.

On ne sort pas du tragique, on l'accepte ou on le dénie, mais on y est.

Il faut s'arrêter longtemps en ce point, ne pas sauter comme fait la grenouille. "Longtemps séjourner auprès du négatif" (Hegel). La connaissance ne change pas les choses, tout au plus change-t-elle la vision des choses. C'est la solution freudienne : transformer la douleur névrotique en malheur banal. 

Reste que si l'impermanence emporte toutes les choses du monde, elle est, elle, ce qui ne passe pas. Elle est comme le temps, qui passe sans passer, comme le fleuve qui fournit indéfiniment des eaux toujours nouvelles, à la fois mobile et immobile, indifférent, souverainement dégagé de tout ce qu'il charrie, souverainement libre, inépuisable.

A chaque matin du monde l'aurore "aux doigts de rose" trace sa zébrure mordorée aux parois du ciel. Chaque matin la pie de mon jardin vient jacasser sous ma fenêtre, m'appelant à célébrer la vie heureuse. Est-ce un rêve, est-ce réalité? Que j'y sois, que je n'y sois pas, cela ne change rien, la pie chante et l'aurore resplendit. Et le temps continue de couler.

Il y a une grandeur incommensurable dans l'image du fleuve, une prescience de l'éternité. Non point de celle, controuvée et fallacieuse, des âmes immortelles, mais de la terre, du mouvement des astres, de la durée intarissable, du vent dans les feuilles, de l'aurore sur le dos des montagnes. 

L'impermanence change de sens : les choses passent, l'impermanence ne passe pas, renouvelle sans fin le cours du monde et des choses. Je pressens qu'en abandonnant tout attachement aux choses du monde, et à moi-même, se révèle une certaine qualité de présence inaltérable, qui n'est ni moi, ni pas moi, antérieure à toute existence finie, et qui ne s'achèvera jamais.

A de certains moments cela devient une absolue certitude. Et puis revient le souci, plaisir et déplaisir, perte et négligence. Mais ce n'est pas très grave : que j'y sois ou pas, quoi que je fasse, Cela continue. Il me suffit de détourner le regard, et revoilà la source intemporelle, le grand Fleuve du monde.