Le fantasme est inépuisable. Je veux dire par là qu'il existe dans l'esprit une tendance irrépressible à produire des images dont la fonction est de nature hallucinatoire, comme dans les rêves nocturnes. Ces images sont inspirées, formées selon le principe de plaisir-déplaisir. Elles s'interposent entre nous et la réalité, comme des écrans protecteurs, des grilles d'interprétation, façonnant le monde à notre convenance, selon un schéma singulièrement répétitif. C'est une sorte de moulage inconscient et structurant qui impose une lecture pré-ordonnée, avec les mêmes personnages sous des habillements divers, des actions toujours les mêmes, battre, mordre, violenter, caresser, pénétrer, voir, surprendre, exhiber, chacun y allant de ses obsessions intimes selon une ritualité monotone : eadem sunt omnia semper, sed aliter, "les choses sont toujours les mêmes, mais autrement", comme le remarquait finement Schopenhauer. Peut-être cette permanence du fantasme est-elle une expression nécessaire du psychisme, correspondant à l'activité naturelle du cerveau, encore une fois, comme le rêve. L'hallucination est première, la perception seconde, fruit tardif de la maturation intellectuelle.

Si cette analyse est pertinente, et elle jouit d'une confirmation quasi unanime du monde scientifique, se pose alors un problême redoutable : que pouvons-nous faire, de quelle liberté disposons-nous face à la toute puissance du fantasme? On dira que cette hallucination primitive et archaïque n'empêche pas le sujet de faire sa part à la réalité, de percevoir correctement les choses et les situations, de corriger ses erreurs, de s'adapter, voire de modifier le monde pour le bien commun : science et technologie témoignent abondamment de ce pouvoir rationnel de compréhension juste et d'efficacité pratique. Reste que dans l'intimité du sujet subsiste une sorte de "folie privée", un joyeux chaos sensoriel et émotionnel qui témoigne à l'inverse de notre infantilisme psychique, d'une sorte d'inadaptation foncière à la réalité. Chacun, chaque nuit, se livre au massacre ou à la fornication dans de fumeux combats imaginaires, ou, en plein jour, entre deux phrases d'un exposé savant, se laisse aller à des fantaisies, dont il aurait honte de révéler le contenu. C'est ainsi, c'est peut-être peu ragoûtant, voire humiliant pour l'estime de soi, mais c'est ainsi. Inutile de se révolter, il vaut mieux constater, et réfléchir.

En fait ce n'est pas le fantasme en lui-même qui pose problême, c'est son caractère répétitif et aliénant. S'il est bien une sorte de prêt-à-porter universel qui nous permet de répondre mécaniquement aux problêmes de l'existence, on voit d'emblée le risque. Si une situation totalement imprévue requert une solution originale nous voilà pris en défaut, incapables de répondre. Cela s'observe abondamment dans la vie professionnelle et sentimentale. L'un réussit là où l'autre échoue : c'est rarement une affaire d'intelligence, si l'intelligence elle-même est au service du scénario inconscient.

La plupart des thérapies psychologiques se contentent d'opérer un certain remaniement de la conduite pour permettre une meileure adaptation. Elles se gardent bien de toucher au fantasme fondamental, ce qui d'ailleurs se justifie le plus souvent. Le patient, peu soucieux de connaissance, n'exige rien de plus, en général, qu'une simple amélioration. Mais si l'on veut comprendre en profondeur la psyché on rencontre nécessairement le problême du fantasme.

Il est vain, me semble-t-il, d'espérer une suppression de l'activité fantasmatique, aussi illusoire et inconcevable qu'une suppression du désir. C'est l'erreur générale d'un certain ascétisme qui se pique de changer la nature humaine. Par contre on peut apprendre à s'en dégager, à créer un écart entre l'image et le comportement, à briser la mécanique de la réaction, à suspendre la réponse. Mais cela n'est possible qu'à celui qui a longtemps observé le mécanisme, fouillé les déterminations et les conditionnements, acceptant de passer par cette inévitable humiliation, cette humilité de la connaissance. Cela ne va pas sans une sorte de vertige, de dépaysement mental, lorsque nous expérimentons que nos images ne sont que des images, que nous avons vécu dans une sorte de brouillard, prenant l'image pour la réalité, décidément sourds et aveugles, nomades hallucinés d'une cause inexistante.

A ce moment là s'ouvre béante la fente originaire du réel : indicible angoisse et première liberté. Décidément la vie, la vraie, est de l'autre côté, hors représentation.

Bouddha nous enseigne que le samsâra est notre état ordinaire : souffrance, et comme réponse à la souffrance, les constructions mentales, et la répétition indéfinie selon la loi du karma (l'action). Notre tâche est d'examiner scientifiquement cette mécanique pour nous en déprendre. La chose est possible, autant que nécessaire. C'est la Bonne nouvelle, dont les Quatre Vérités Nobles sont la formulation théorique.