Dans la tradition bouddhique, pour qualifier un individu, tout individu en général, on dit "un flux". Cette différence d'approche est capitale. L'Occidental opère par dénégation, car enfin qu'est ce qu'un individu sinon un non-divisible, un a-tome (non sécable), ce qui revient à opposer au flux universel et indifférencié une unité discrète, un quelque chose de substantiel, une permanence, une entité séparée, une monade. Dès lors la pensée est déterminée, par le vocabulaire même, à penser métaphysiquement le moi comme substance, et du même mouvement à lui prêter une sorte d'immortalité. Rien d'étonnant que sur ce terreau pousse l'illusion de l'âme, du soi, du moi et du mien, qui, selon la pensée bouddhique, sont les racines de l'aliénation. A vrai dire ces conceptions primitives de l'individu séparé sont si tenaces, si profondément ancrées dans notre inconscient linguistique et culturel, que nous ne pouvons guère penser autrement, et que, si même la métaphysique idéaliste a vécu, les fondements de notre psychologie et de notre morale en restent tributaires. On ne croit plus à l'âme immortelle, mais on croira d'autant plus à la souveraineté du sujet, petit despote paranoïaque revendiquant une sorte de droit d'ainesse sur le monde, hypostasiant sa mythique essence dans une maxime maximaliste : "je pense donc je suis", ou plus sottement encore dans le discours d'Auguste dans le "Cinna" de Corneille : "je suis maître de moi comme de l'univers". Dans sa subjectivité radicale le sujet moderne se pose comme source ultime de savoir et de pouvoir. Et la psychologie à son tour ira clamant que c'est dans le sujet séparé que réside l'ultime vérité : "où ça était je dois advenir".

Tout cela est un peu ridicule. L'occident invente le sujet, et sous prétexte de le glorifier, le réduit à la misère d'une séparation sans recours, d'un esseulement tragique et mortifère. Cela se voit de mieux en mieux dans la sociopathologie contemporaine, clairement diagnostiquée dans un ouvrage d'Edelmann au titre emblématique : "la fatigue d'être soi".

Bouddha ne dit pas "l'individu", il dit "un flux". L'individu est séparé, le flux est mêlé au flux universel. Qu'est ce à dire? D'abord qu'en cherchant un élément absolument et radicalement singulier, une âme par exemple, principe d'individuation, de permanence et de souveraineté, on ne trouvera rien. L'âme n'est pas dans le corps, ni à côté du corps, ni au dessus du corps, ni hors du corps. La conscience de même est une conscience du corps, de la sensation, de la perception, des états mentaux, conscients ou inconscients. Corps et conscience sont réductibles à des processus infiniments fluctuents, impermanents, évoluants, interdépendants. Tout coule, tout passe, tout se transforme. Nul point fixe, nulle stase, nulle permanence, nulle substance. Mais alors qu'appelle-t-on le moi, ou le sujet? Ne serait-ce qu'une vapeur, qu'une bulle d'air, qu'une fantasmagorie? Ne bascule-t-on pas dans un nihilisme sans issue, plus désespérant que l'illusion éternaliste que l'on prétendait combattre?

Vous, moi, les autres, nous existons bel et bien, nous naissons, nous souffrons, nous mourons comme toute chose au monde. Par contre ce qui n'existe pas, ou plutôt n'existe que sous la forme d'une tenace illusion, c'est l'idée d"un moi permanent, stable, identique à soi, d'une substance imaginaire à laquelle nous rapportons tout ce que nous vivons, sentons, pensons, désirons, cette construction mentale aux mille ramifications inconscientes, cette Hydre de Lerne dont les mille têtes repoussent indéfiniment, et qui pour finir a plus de vitalité que nous-mêmes, vitalité fallacieuse, gangrène psychique et tigre de papier. C'est la symptomatologie ordinaire de l'homme moderne qui ne vit que par procuration, engrangeant aux bénéfices d"un autre intérieur et imaginaire les bénéfices empoisonnés de son activité aliénée. "Je est un autre", et cet autre se nourrit de ma sève, s'empiffre à mes dépens, se repaît de mes cendres. Nous mourons notre vie faute de savoir vivre.

La Bonne Nouvelle c'est qu'il est possible de se libérer, de défaire les chaînes de l'aliénation. Comment cela? En apprenant à se détacher des conditionnements, en développant une conscience autre, non pas la complaisance aux mouvements ordinaires et mécaniques de notre psychè, mais en créant par l' attention un pôle d'observation, un vigile intérieur qui peu à peu apprend à se déprendre, à ne pas se laisser porter par l'habitude, à regarder sans juger : la sensation arrive, elle prend sa place, elle disparaît. Nous observons le flux physique et psychique, nous voyons que tout est flux, et le corps, et le mental, et le désir, et l'émotion, et la passion. Nous voyons et nous nous dépassionnons. Plutôt que de chercher un introuvable principe de constance et de permanence, un moi hyperbolique hypertrophique nous trouvons notre vraie demeure, demeure sans demeure, dans le flux universel dont nous ne nous sommes séparés que sous la contrainte du langage.

La Bonne nouvelle c'est qu'il est possible de se défixer, d'apprendre la détente, la déprise, d'ouvrir la cage.

Certes il faut bien vivre en société. Certes il faut bien se nourrir, se vêtir, travailler, dormir, communiquer. Mais l'important c'est peut-être de se dépendre de nos attachements, de nos idées toutes faites, de nos obsessions et de nos valeurs. De ne pas coller. De voir le jeu universel, tantôt tragique, tantôt allègre. De développer une conscience autre qui nous permet de vivre sur ce double plan, celui du semblant, flux des affaires humaines, et celui du réel, flux universel dont nous sommes, auquel nous appartenons.