C'est plus qu'une inélégance. Se payer de mots c'est tromper autrui en se trompant soi-même. C'est une manière futile de fuir les difficultés de la pensée, et comme la seiche, de répandre un écran d'encre noire pour enfumer le débat. Tous les bonimenteurs y sont experts. Chez un philosophe ce serait comique si ce n'était si pernicieux. L'histoire de la pensée regorge de poncifs alléchants, de fumisteries, de pièces controuvées pour boucher le trou du réel. Tel ce Platon qui déclare que le philosophe est un chasseur de réel et qui s'empresse de colmater l'abîme avec l'idée du Bien. Le réel serait le bien, mais quel bien si ce n'est le bien d'une imagination saisie par l'inquiétude, et qui s'en va construire de frauduleuses espérances? Et que dire de ces Stoïciens qui se représentent une Raison universelle, immanente et providentielle, laquelle aurait sagement disposé les choses en vue de la félicité humaine? L'idée de finalité, en général et en particulier, est sans doute la pire de toutes nos inventions, qui satisfait à bon compte notre besoin hystérique de sens et de raison. "La nature ne fait rien en vain", en toute chose il faut chercher la destination intrinsèque, la cause finale. Et voilà l'univers ramené magiquement à notre frénésie de domination. Principe anthropique : si quelque chose existe, s'il y a des galaxies, des étoiles et des planètes c'est pour qu'apparaisse la vie, et la conscience, et pour finir une humanité qui va recoller les morceaux du cosmos dans une vaste synthèse compréhensive, oui, c'est évident l'univers n'existe que pour assurer l'avénement de l'homme!

Sublime et dérisoire fantasmagorie! Entre le rire et la stupeur, on hésite, on se gratte la tête, on ne sait si on rêve, si on délire, si on hallucine! Pourtant les remarquables avancées de la science cosmologique aurait dû nous ranger à la modestie. Songez aux milliards de galaxies, essayez de vous représenter les amas stellaires, les pouponnières d'étoiles, les quasars, les espaces vides à l'infini, les trous noirs, les millions d'années lumière, le bombardement de la lumière intergalactique, et tout le reste, et puis, éblouis, consternés, sidérés, revenez à la considération de votre misérable enveloppe, à vos petites misères physiques et psychiques, à la vanité de vos représentations, et puis songez à la précarité de votre existence, qu'un microbe emporte, soutiendrez-vous toujours que l'univers est fait pour vous, que vous en êtes le sens et la raison? Certains de nos contemporains devraient relire Pascal, et Montaigne encore plus.

Je n'aime que les penseurs qui font mal. Non par masochisme ou dolorisme, mais par égard pour la vérité. La grandiloquence m'agace. L'optimisme m'exaspère. Les bons sentiments me donnent la nausée. Je ne veux pas me payer de mots, quitte à souffrir dans mon narcissisme, quitte à passer par une certaine humiliation, qui n'est pas morbide, mais nécessaire à la lucidité. Je refuse les consolations faciles, qui ne font du bien qu'à ceux qui les prodiguent, et qui me laissent, moi, décidément et définitivement inconsolé. J'aime ceux qui se font vertu de voir, de ne pas boucher "les trous de l'édifice universel". Pour autant je ne renonce pas à vivre ma vie d"homme, simplement je ne considère pas qu'il faille en toute chose une raison, je laisse les choses comme elles sont, je n'exige ni sens ni raison, estimant d'autant ce qui apparaît, qui brûle un instant avant de disparaître. Telle est notre vie, et comme disait Homère, copieusement cité par Pyrrhon, "telle la nature des feuilles, telle la nature de l'homme".