Pindare : "l'homme est le rêve d'une ombre". Ombre qui rêve d'une existence accomplie à l'image des dieux incorruptibles et bienheureux, et qui n'est que l'ombre du rêve.

Mais toute ombre, en sa face tremblante et fugitive, révèle la lumière qui, par contraste, la constitue. Pas d'ombre sans lumière, sans son versant solaire. Pour les Grecs il y a un accord secret et nécessaire entre les dieux - Theoi : les Lumineux - et les mortels, "nés tous deux de la même mère", la nature omni-enveloppante. C'est d'un même mouvement qu'ils naissent et qu'ils procèdent, comme l'ombre et la lumière. L'homme rêve le dieu comme un double glorieux, et le dieu exprime dans l'homme sa face d'ombre et de finitude. Ainsi il est de la nature de Zeus de s'accointer avec des mortelles et de concevoir : la séparation entre les deux genres n'est pas absolue, d'où la naissance d'hybrides, comme ce Dionysos, fils de Zeus et de Sémélé, dieu qui naît et qui meurt, pour renaître encore. Il y aura une histoire des dieux comme ii y a une histoire des hommes, histoire double, la même histoire.

Et en tout homme ce double aspect, soleil et lune, lumière et ombre, logos et pathos. Cette force incompressible du rêve, et la césure brûlante du réel. Nous ne pouvons cesser de rêver et dans le même temps de nous plier à la nécessité. De vivre pour l'immortalité et de vivre selon l'ordre du temps, ce maître impitoyable.

Je ne suis pas sûr que l'humanité ait beaucoup gagné à inventer un dieu unique, créateur et transcendant, concentrant en sa substance éternelle et toute puissante ce qui faisait la magie des dieux antiques. Une telle monstruosité logique ne pouvait que périr de sa propre hypertrophie. Et ainsi se propagea le désenchantement : " tout à la fin il ne reste que le désert". (Murakami : "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil").

Le polythéisme avait l'immense mérite de faire chanter les forces de la nature, multiples et contradictoires, dans un gigantesque poème où l'homme pouvait reconnaître les figures mobiles et contrastées de son âme. Toutes les raisons, toutes les passions, eros et thanatos, jour et nuit, ombre et lumière, toutes les pensées, tous les affects, tous les rêves trouvaient quelque répondant glorieux dans la destinée des dieux. L'ombre trouvait son rêve et l'âme son destin. Et l'homme n'était pas seul.

Bien sûr ces formes antiques ont perdu pour nous toute signification. "Leur manière (des anciens) est trop éloignée de nous" disait Hölderlin. Nous ne réenchanterons le monde qu'en nous réenchantant nous-mêmes.