Il existe peut-être un usage légitime et sain de l'agressivité. A condition de la distinguer soigneusement de la violence, qui est viol, effraction brutale ou programmée dans l'intimité d'autrui, dans son corps, son espace vital, son territoire privé. La violence serait un usage offensif et destructif de l'agressivité, visant la ruine, l'abaissement, l'annihilation de l'autre. Aussi la violence n'a-t-elle pas de limites, hormis la suppression physique de l'adversaire. C'est la logique de l'extermination.

L'agressivité est une tendance naturelle de l'organisme par laquelle il se défend d'une invasion. Les leucocytes attaquent les microbes. Pour la protection de son intégrité et de son territoire l'animal adopte la lutte, s'il a quelque chance de l'emporter, ou la fuite, s'il n'est manifestement pas de taille. L'agressivité naturelle est au service de la conservation.

Psychiquement, l'agressivité est une pulsion du moi, s'il est patent que le moi est fondamentalement l'image du corps : moi, mon corps, mes biens, mes enfants, ma famille, mon clan, mon territoire, mes valeurs. L'agressivité vise à sauvegarder une différence, celle par laquelle, précisément, le moi n'est pas le non-moi, signe différentiel (le drapeau, l'uniforme, signes d'appartenance) valant à la fois comme symbole de rassemblement et d'identification (nous les Grecs) - et comme symbole de différenciation (eux, les Barbares). "Tous pour un, un pour tous", esprit d'équipe, identification groupale, narcissisme sociétal. Il suffit de songer à certaines manifestations dites sportives pour mesurer le caractère spontané et volontiers débordant de ce phénomène.

Hélas, cette affirmation de la différence vire rapidementà la caricature, voire à la violence : certes je suis Français, est-ce une raison pour mépriser l'étranger, le traiter de tous les noms? En quoi d'autres moeurs, d'autres pratiques menacent-elles mon intégrité? Et si d'aucuns veulent se marier entre hommes, ou femmes, ou préférer le célibat, en quoi cela devrait-il me gêner, si je peux, moi, me marier ou pas, avec qui je veux? Pourquoi voudrais-je empêcher autrui de faire ce que je n'ai pas envie de faire, s'il ne m'oblige en rien à faire comme lui? Cela ne serait que ridicule s'il ne s'y mêlait je ne sais quelle haine sourde qui exprime la peur panique de perdre ses propres repères identificatoires. J'y vois clairement à l'oeuvre la méfiance paranoïaque : "si l'autre n'est pas comme moi il est contre moi".

Toutes ces manifestations identitaires, tant en vogue aujourd'hui, m'inquiètent et me sidèrent. Chacun y va de sa petite revendication, personnelle, sexuelle, familiale, clanique, langagière, régionaliste ou nationaliste, à croire que le monde est en feu, et sauve qui peut! 

Tout cela repose sur une confusion : on exacerbe les différences pour se donner une identité à bon compte, toute de convention et de façade, faute d'avoir une juste conscience de sa vérité propre, qui est somme toute fort banale : chacun est soi, rien que soi, singularité irréversible, voire incommunicable, que nul colifichet ne peut adéquatement représenter, que tout insigne ou symbole échoue à signifier pleinement et complètement : il y faudrait un signifiant absolument unique - et alors nul ne pourrait le comprendre, et comment ferai-je alors pour le faire reconnaître? Tout symbole vise le collectif, ne prend valeur que par le collectif, il s'adresse à l'Autre comme demande de reconnaissance. Si bien que l'on arrive au paradoxe suivant : plus je milite pour ma reconnaissance comme être singulier, plus je m'aliène à l'Autre, qui seul pourrait me gratifier de la reconnaissance escomptée. Et plus, dès lors, je m'éloigne de ma singularité, et de son affirmation inconditionnelle.

Il n'y a aucun échappatoire à ce dilemne, sauf à renoncer au désir névrotique de reconnaissance, à se passer de l'approbation de l'autre, et à s'affirmer de soi-même en assumant sa propre singularité sans rêver à l'infini d'une reconnaissance qui ne peut me revenir que tronquée, écornée - maigre et pitoyable hochet, miroir aux alouettes.