Si l'on veut saisir pleinement le sens et la portée de l'éthique épicurienne il faut se rendre sensible à cette tension - ce tonos, cette tonique - très particulière qui la sous-tend, et que je traduirai par la formule suivante : vivre mortel d'une vie immortelle. Ce paradoxe est absolument central, il importe d'en saisir l'esprit sans verser dans les chimères de l'idéalisme.

Premier point : il n' y a aucune parade à la mort individuelle : "Face à la mort nous sommes tous une citadelle sans défense". La vie que nous menons, sans échappatoire, est une vie mortelle, s'il est entendu que toute vie est une organisation particulière d'un composé atomique. Le corps, et l'esprit qui l'accompagne, se défont dans la dissémination. Cette vérité est assumée pleinement, affirmée, revendiquée contre les mythes de l'immortalité de l'âme, qui consoleraient les uns, et terroriseraient les autres par la menace des châtiments éternels. Une juste compréhension de la mort libère de la crainte : si je suis, la mort n'est pas, si la mort est, je ne suis plus.

Second point : ce qui est pleinement réel, c'est l'instant. Mais il est en notre pouvoir de procéder à un double raccordement : par la mémoire nous maintenons une conscience relative du passé vécu, "se souvenir des belles choses", et par l'anticipation nous nous donnons un avenir, incertain par essence, et borné par la mort, mais suffisant pour assurer un sentiment de continuité. Sur ce fond tragique de la finitude le sage "construit" une sorte de durée sensible et mentale qui lui permet d'habiter le monde et de co-habiter avec les autres hommes.

Cette durée sensible se conçoit d'abord par la compréhension des lois de nature : si toute forme est une composition, impermanente et éphémère, le jeu des compositions est infini dans la durée. Mon corps, et mon esprit se défont, mais la matière est éternelle. Déplaçant mon attention du moi fini vers la nature infinie, je ressens une communauté, une solidarité avec tous les vivants, et plus encore avec tous les êtres de la nature. Cette idée trouve une nouvelle jeunesse grâce aux donnés de la science la plus récente. Trinh Xuan Thuan écrit :" Quand un organisme vivant meurt et se décompose, ses atomes sont libérés dans l'environnement, puis intégrés dans d'autres organismes. Nos corps contiennent ainsi environ un milliard d'atomes qui ont appartenu à l'arbre sous lequel le Bouddha a atteint l'Eveil ... il y a quelque deux mille cinq cents ans".

Simple consolation au malheur d'exister? On peut aussi bien se sentir le modeste héros d'une extraordinaire symphonie cosmique, lié en sympathie avec tout ce qui respire, souffre et se réjouit dans les immensités du temps.

Plus proche de nous, plus aisément pratiquable, la connaissance empirique des biens mortels et immortels : qu'est ce qui, dans cette vie même, mérite de durer? S'il est bien vrai qu'Epicure expédie les dieux dans les intermondes galactiques et leur dénie toute influence sur notre destinée, il ne cesse par ailleurs de les poser et proposer comme des modèles éthiques : libres, bienheureux et incorruptibles ils donnent une image de la vie heureuse sous les espèces de la durée immortelle. Il faut vivre COMME des dieux, non que nous puissions devenir des dieux, ce qui est absurde, mais que ce modèle puisse inspirer et animer le désir d'excellence - cette arêtè que nous traduisons si mal par le terme de vertu. 

Dès lors se profile une triple exigence : réaliser en soi l'excellence, par la double invite de la sagesse (sophia) et de l'amitié (philia) qui réalisent ainsi la définition même de "philo-sophia" ; maintenir contre les ravages du temps la fidélité à l'enseignement (toujours la sophia) ; construire et maintenir cette "construction" sublime du Jardin, comme lieu physique et mental où s'épanoussent la sophia et la philia, dans un sum-philosophein, un philosopher ensemble, dans la concorde, hier, aujourd'hui, et demain, à travers les aléas de la durée.

Vivre mortel de la vie immortelle : la pensée épicurienne, sans verser jamais dans le mythe, s'efforce très concrètement de construire un espace physique et mental où puisse s'établir le fondement sensible d'une durée personnelle qui ne nie pas la mort mais la "contient", aux deux sens du mot, dans le savoir et la pratique : une quasi-immortalité, réponse fière et noble, réponse humaine à la tragédie universelle.