Ah la première pipe du petit matin, fenêtre ouverte sur le beau jour de lumière! Et dire que le cardiologue voudrait me priver de ce plaisir! Mais comprend-il, l'animal, que c'est ma petite prière, à moi, pour le monde qui commence, mon aubade et ma félicité! Je renoue avec le prodigieux passé de mes ancêtres néolithiques, chasseurs de bison, amis des ours et des rennes. Ceux-là, dans la fumée de leur calumet, voyaient une émanation spirituelle, une purification, et de la sorte ils communiquaient avec les esprits de la terre, de la source et de la grande forêt profonde. Si j'avais à revivre et que je pusse choisir ma destinée, c'est parmi eux, entre montagne et lac, chasseur et cueilleur, que je fixerais mon séjour, partageant avec eux le butin de la chasse, et pour le reste rêvant et psalmodiant au bord de l'eau, fixant des yeux le cours paisible de la rivière et les ombres mobiles des nuages.

Pour l'heure la fumée odorante de ma pipe me donne un léger vertige, comme une bouffée d'aimable délire, et mes pensées vont à la dérive, comme une rivière qui franchit la rive et se perd dans les mousses, les sous-bois et les futaies ensoleillées. Je laisse venir à moi mille sensations anciennes qui se mêlent doucement aux perceptions présentes, je ne choisis rien, je me laisse glisser à la douceur du jour, je m'ébats tout allègre dans la lumière.

C'est merveille d'être vivant, et de n'avoir rien à faire! 

D'autres fois je me transplante dans une grande vallée de l'ancienne Chine, je suis un poète solitaire qui puise de l'eau à la rivière, remplit son seau qu'il porte sur son dos jusqu'à l'ermitage de bambou, à flanc de mont, et je serais si menu dans l'immense nature que c'est à peine une ombre que l'on devinerait courbée sous la charge, comme fondue dans l'immense paysage montagnard, presque imperceptible à l'ombre de la grande forêt. Et j'entends en sourdine quelques vers de Han Chan ou de Li T'ai Po, Montagne froide, Montagne vide, ermitage solaire sur la mousse!

                               J'ai quitté la cour et le palais du prince

                               Montagne froide et nuages m'accueillent

                               Je fens mon bois, je bois l'eau à la source

                               La lune berce mon sommeil.

Et tantôt je suis en Egypte, humble paysan sur les rives du Nil, ou scribe fonctionnaire notant les chargements de bois en route vers la capitale, et sitôt le soir venu, quand Osiris sur sa barque d'or entame le retour vers le bel Occident, je m'assois sur la rive du grand fleuve, je note mes pensées, je dédie mon poème à Isis, et je m'incline à la nuit venue en l'honneur de tous les dieux des Deux Royaumes. J'aurais l'âme en paix et le coeur content, et pour le reste ce n'est plus mon affaire!

Mais le fin du fin, c'est, l'oserai-je? de vivre à Mytilène, au sixième siècle de l'ancienne ère, au bosquet de Sappho la poétesse, prêtresse d'Aphrodite, et si j'avais quelque peine à me faire admettre en tant qu'homme dans ce cercle de femmes, je pourrais faire valoir quelque talent de jardinier-poète, d'arroser les fleurs, de sarcler, de biner, de ratisser gaillardement, tout en chantant mes odes à la déesse. 

On verra que je ne suis pas bégueule, ni méprisant, ni difficile, plutôt aimable compère, ami des Muses, ami du vin, de la lyre et du chant. J'ai en réserve quelques croustillantes histoires de dieux volages, égrillards et badins qui vous feraient bien rire, chers amis des jardins! Mais qui donc, hors de nous, pourrait nous comprendre, comprendre notre insolence, notre gaîté, notre ivresse, notre intempérance? On nous dit sages, mais nous sommes des fous, des fous un peu plus fous que les fous, ce qui fait la vraie sagesse!