Un rêve : je suis dans la ville d'autrefois où j'ai fait mes études, et pourtant je ne reconnais rien. J'erre interminablement par les rues, à la recherche du centre, je me perds dans les quartiers en construction, dans les amoncèllements de gravats, de béton armé, les fondrières, je monte et descends des escaliers, je longe de longues avenues illuminées, et rien, toujours rien, je ne reconnais rien. Un moment, tout au loin, je crois reconnaître le dôme aigü de la cathédrale, mais elle est si loin, si loin...L'évidence s'impose, cette ville n'est plus ma ville, d'ailleurs je n'y connais plus personne, mes parents sont morts, et je n'ai plus d'amis. 

On ne peut revenir en arrière. Et puis, quoi qu'on fasse ou pense, on est seul.

Je parle ici de la solitude fondamentale, celle qu'on rencontre un jour dans le désarroi, et qui s'impose comme une évidence, comme le lot existentiel de l'être humain, celle qu'on s'acharne à fuir, à meubler de toutes les manières imaginables, à tromper par la ruse ou la dénégation. Et soudain on réalise qu'elle était toujours là, depuis le début, en dépit de nous, comme la seule compagne vraiment fidèle, et indélogeable. Mieux encore, elle est nous, notre vérité la plus intime : chacun est seul à vivre sa vie et à mourir sa mort.

Ne me dites pas : "Mais enfin, vous avez des parents, des enfants, des proches, des amis, des connaissances, des obligations qui vous le lient, vous faites de belles rencontres, vous avez  des satisfactions sociales ou culturelles qui vous sustentent et vous nourrissent. Ne soyez pas injuste envers la destinée!". J'en conviens de bonne grâce, et je dirai même que, dans ce domaine, j'ai beaucoup de chance, que je suis exceptionnellment bien loti, que je ne me plains de rien ni de personne. Mais sur le plan où je situe ma réflexion cela ne change rien à l'affaire.

La richesse des relations, leur qualité même n'enlève rien au fait fondamental : il n' y a pas de rapport direct, ni au monde, ni à autrui.

C'est un fait de structure, non un accident regrettable. Exister c'est se tenir au dehors. De quoi? Du Tout, de la vie universelle, et si obligation nous est faite de prendre rang dans la société des hommes, de nous inscrire dans l'ordre symbolique et le langage, c'est encore d'une manière singulière que nous nous y tenons, chacun à sa manière, consciente ou inconsciente, volontaire ou forcée : en témoignent nos symptômes, nos délires intimes, nos fantasmes et nos petites manies par quoi nous nous différencions, affirmant par le biais que nous ne sommes jamais tout à fait cela que les autres voudraient que l'on soit. C'est notre souffrance même qui, à défaut de mieux, exprime cet écart à la norme publique, par quoi nous maintenons la différence, la frontière infranchissable qui témoigne de la solitude fondamentale. Etre soi c'est être seul.

Et maintenant, au lieu d'y voir le malheur de la conscience, la déchéance et la dériliction, retournons le gant, posons la solitude comme marque, indice et signe de la liberté. Tout le problème est là : pourquoi vivons-nous la solitude comme échec et malédiction? C'est que nous avons la nostalgie du lien, le fantasme d'une réunification finale, le dur désir de durer dans l'unité retrouvée. Voir le mythe platonicien de la naissance d'Eros : chacun court après ce qu'il imagine être sa part manquante, sa moitié coupée par l'injustice du sort. Mythe de l'amour, vertiges passionnels, addictions de toutes sortes, quêtes éperdues, insatisfaction chronique, qui ne court après quelque chose, après n'importe quoi... qui n'est rien? Rien de connaissable, d'identifiable, de repérable, mirage, leurre, icône et spectre du désir!

Cette course fait le social, l'économique et le politique, mais qui nous oblige à en être, à singer la singerie publique? A défaut d'un retrait total, qui est imossible, apprenons à mesurer et pratiquer la distance salvatrice. Ce qui suppose que nous assumions et affirmions la solitude. 

Grandeur de l'épicurisme : sagesse et amitié. La sagesse se peut définir comme compréhension de l'état "naturel", vision dépouillée, démythifiée des choses, chaque chose étant ce qu'elle est, rien de plus et rien de moins. Et l'amitié comme vertu de la relation. Un bien immortel, un bien mortel. Deux plans distincts, mais complémentaires. Nul ne peut comprendre à notre place, ni être heureux à notre place. Mais il n' y a nulle raison valable de bouder la société des amis. Les vrais amis sont ceux qui comprennent la solitude, la respectent et l'affirment. Car, à tout prendre, seule la solitude comprise et affirmée peut fonder l'amitié : je suis seul, tu es seul, ce que nous avons de commun, et qui fonde notre échange, c'est précisément ce savoir intime de l'indépassable solitude.