L'Octuple Chemin exprime l'essence de la conduite, de la parole et de la pensée justes. C'est un code de moralité, mais bien plus encore, parce qu'il fonde la moralité sur la juste pensée. S'il faut s'abstenir de la violence, du vol, du mensonge, des relations sexuelles illicites et des addictions, ce n'est pas par simple conformisme social, par ritualisme ou prudence, mais parce que ces conduites enchaînent au malheur et perpétuent la servitude. C'est la juste conception de l'existence, fondée sur le savoir des racines de dukkha qui donnent leur sens philosophique à ces abstentions, librement et joyeusement consenties. Dans l'énoncé des huit embranchements c'est la pensée juste qui soutient tout l'édifice. Hors de quoi on n'aurait affaire qu'à une morale externe et conventionnelle. C'est malheureusement à cette étroite visée que se ramène trop souvent l'exposition de cette doctrine des Huit Embranchements.

Si l'on suit la logique correcte la juste pensée repose à son tour sur la pratique de la juste concentration et de la juste conscience, qui permettent la juste vision. C'est d'abord la compréhension profonde des Quatre Vérités Nobles (voir mon précédent article) par laquelle se fait la mise en route de la roue du Dharma. Elle s'approfondit dans la méditation pour devenir une orientation consciente de l'esprit : la vue juste.

La vue juste conditionne la parole juste : on évitera le mensonge, la duplicité, la manipulation, la séduction, la violence dans les propos, tout ce qui enchaine à l'erreur et à la haine, et qui redouble le malheur.

L'action juste s'inspire des mêmes préceptes : moyens d'existence justes, effort juste.

L'ensemble de ces préceptes forme un cercle de huit termes qui se rapportent les uns aux autres, se conditionnent et se complètent. Chacun implique les sept autres et se fortifie par eux. C'est le cercle vertueux de la pratique.

Je me poserai une redoutable question : la cercle de la pratique juste est-il un moyen de parvenir à la libération? Celui qui pratique dans cet esprit de justesse est-il assuré de parvenir à son but? On peut en douter. Peut-être faut-il inverser la proposition et risquer ceci : c'est d'avoir atteint un certain degré de liberté qui permet de pratiquer correctement. La moralité ne garantit aucun progrès, elle est plutôt l'expression naturelle de la liberté. Mais alors comment atteindre la liberté?

Une moralité sans liberté n'est qu'une caricature. Mais elle a au moins le mérite de socialiser l'individu, de lui apprendre l'effort et la retenue, la discipline du corps et de l'esprit, dans le meilleur des cas de le rendre disponible à un travail de la conscience. Ce n'est pas rien, et souvent on ne peut espérer mieux.

La vraie mutation est imprévisible, imprédictible. Il n' y a pas de recettes. On se souvient de ces patriarches chinois qui ironisaient sur les pauvres moines en méditation : "vous pourrez méditer assis pendant cinq mille kalpas (ères cosmiques), vous ne serez jamais que des grenouilles". Ils en appelaient à un sursaut immédiat, subit, irruptif de toute la personne, en chair et en os, qui réaliserait soudain qu'il n' y a rien à chercher et que tout est là! D'où ces vociférations, ces coups de bâton, ces propos abrupts censés provoquer une brusque mutation, l'Eveil ou l'Illumination.

Soit. Mais cette technique, pour être radicale, n'en est pas forcément plus efficace. Il faut se rendre à l'évidence : il n'existe aucune recette. Et à supposer même que vous ayez connu de ci de là quelque chose comme une illumination (et cela arrive) cela ne garantit nullement un changement dans la durée. Conclusion : il ne faut rechercher ni l'éveil ni l'illumination, qui sont peut-être des pièges encore plus subtils du narcissisme. Bouddha lui-même avait mis en garde contre les états mystiques, les extases et les ravissements qui induisent un attachement suspect et une autre forme d'aliénation.

J'en reviens toujours à la même conclusion : se mettre en route sans rien chercher de particulier, sans rien espérer, sans rien attendre. La moralité n'est pas un moyen, ni la méditation, ni l'illumination. S'il existe un éveil il n'a rien d'extraordinaire, c'est la vigilance de la conscience qui s'éduque à se déprendre des illusions, et dans cette déprise goûte l'arôme fade et subtil de la liberté.