Pour que naisse l'instant, qu'il prospère et fleurisse, il ne suffit pas de découper un fragment du temps chronologique, modeste plage entre un avant et un après, il y faut la présence attentive d'un sujet qui s'y pose, s'y roule, s'y installe, s'y acoquine, qui le fasse sien dans une sorte d'étreinte recueillante. C'est ce que nous enseigne l'étymologie : instant, in-stans : qui se tient dedans. C'est par cette participation subjective, cet accueil, cette recollection, ce "legein" que l'instant se constitue comme tel, séparé et lié au passé, séparé et lié au futur proche. C'est ainsi qu'il se constitue comme un Forme prenant relief sur la coulée insensible, le flux a-rythmique du temps. Non qu'il faille se crisper sur le présent, se roidir dans l'attente et l'espoir, non pas, mais s'éveiller, se mettre au frais pour percevoir la fraîcheur de ce qui, ici même, nous arrive : par exemple se dire : "j'y suis, je m'y tiens, d'autant plus disponible que je pourrais ne pas y être" - que je pourrais être malade, inconscient ou trépassé". C'est cette tension minimale, cette attention qui transforme le hasard du donné en instant, toujours neuf et singulier, création et affirmation poiétique.

Figure du kairos : l'oc-casion, ce qui tombe (cadere) à pic, le casus, la cadence, qui fait rythme, dessine une figure à partir des combinaisons illimitées du hasard. Ceci arrive, et arrive ici et maintenant, il suffit que je décide que cela m'arrive à moi, et pour moi, se constitue comme un trait, une flêche qui me vise, moi, dans l'immensité de l'indistinction. Cela aurait pu ne pas se produire du tout, ou sous une autre forme, j'aurais pu ne "pas y être" mais voilà, j'y suis, et sans me contenter de ce constat je redouble l'affirmation en décidant souverainement que c'est dorénavant "mon affaire". L'instant devient, par moi qui m'y résous et m'y accolle, kairos, rencontre et disponibilité.

Le kairos définit l'instantanéité de l'instant : la flêche atteint la cible, mais écartons l'idée d'intention, de volonté. Le kairos ne se veut pas, ne se programme pas. Qui veut la cible rate la cible. Simplement, une certaine configuration de hasard lance la flêche, et moi, la cible, je l'accueille, ou ne l'accueille pas, et j'en fais, ou n'en fais pas, l'instant, la grâce de l'instant. Il ne suffit pas de dire : le kairos est la rencontre de l'objectif et du subjectif, c'est raisonner en géomètre, c'est oublier toute la dimension créative, poiétique, qui seule fait de la rencontre un événement.

Le temps va, le temps glisse, et moi de même, "et bientôt serons tous sous la lame". Emportés par la grand fleuve silencieux nous oublions de vivre. Et parfois, dans un sursaut pathétique et vengeur nous maudissons notre imbécillité. Et à d'autres moments, sans effort particulier, nous "y sommes", dans le fleuve, et à la surface du fleuve, simultanément, la lumière dans les yeux, comme de somptueux lotus ouverts au ciel et aux grâces subtiles de la brise.