"(La forme) est en vérité le moule où se coule la vie fuyante et sans forme, en même temps que la fuite ailée de la vie sans forme est le moule où se coulent toutes les formes de ce monde".

Dans cette phrase merveilleuse de Mishima, nous percevons l'écho de la plus haure sagesse d'Orient et d'Occident. Bouddha, Anaximandre, Héraclite et Antiphon ici se tiennent la main pour célébrer de concert l'ultime expression possible de l'insaisissable vérité.

Le Mahayana bouddhiste déclare : La forme est le vide, le vide est la forme. Comment comprendre? L'analyse des phénomènes conduit par étapes à cette vérité que toute forme est périssable, non-substantielle : sunyata, vacuité. Mais il n'existe pas davantage de vide isolable, indépendant, valant en soi et par soi, que l'on pourrait opposer à la fallacieuse plénitude des formes. Le vide est la forme, ou comme dit Mishima, "la fuite ailée de la vie sans forme est le moule où se coulent toutes les formes de ce monde". La référence à la vie ne doit pas nous égarer, car si la vie est le sans-forme, elle n'en est que l'aspect le plus apparent, dissimulant, plus profondément, le sans-forme d'une énergie cosmique inconcevable. Le vide ne se donne pas directement, il se manifeste dans un "apparaître", un "phainesthai", un processus, une phénoménalité sensible, un "être ainsi" : thatatâ. De la sorte sunyatâ, la vacuité, et thatatâ, l'être ainsi, font couple, deux aspects indissociables de la même réalité. Encore un pas, et l'on pourra les identifier : la forme est le vide, le vide est la forme. Ou encore, pour parler le langage du Mahayanâ, entre nirvâna et samsâra il n' y a aucune différence.

En Occident nous sommes généralement égarés par l'idée du vide que nous assimilons abusivement au néant ou au non-être. C'est l'effet de l'interdit parménidien : "l'être est, le non-être n'est pas". D'où la métaphysique de l'Etre, de l'Idée du Bien, de Dieu, qui régulièrement expédie le devenir, le processus, la phénoménalité dans les affres du non-être. Mais l'ancienne pensée grecque avait développé une conception toute autre qui faisait sa place au mouvement, au devenir, au changement. Anaximandre : toute chose est issue de l'apeiron et retourne à l'apeiron selon l'ordre du temps. L'apeiron est ce fond sans forme, cet illimité, cette éternité, cette immutabilité dont procèdent les formes mortelles et périssables, indéfiniment, et à quoi elles retournent nécessairement au terme de leur déstinée : "selon la nécessité". L'apeiron est en quelque sorte dans les choses mêmes, non pas en tant que structure, forme et rythme, mais comme fond inaliénable, lequel entrâinera la dissolution dans le temps même où il accomplit sa gestation : croître (phusis) est métaphysiquement le même que périr. L'univers est le mélange permanent de la forme et de l'in-forme, du rythme (rythmos) et de l'ar-rythmiston (voir mes articles sur Antiphon), le va-et-vient indestructible de l'apeiron (l'illimité) et de peras (la limite), du permanent et de l'impermanent, du fond et de la forme.

La vacuité n'est pas une simple absence mais le lieu inlocalisable et omniprésent de la plénitude du sans-forme. Partout et toujours il est, à l'orée des mondes, au crépuscule et au midi, toujours manqué, inapparent, et insensible : pourtant il est là, dans la poussée des fleurs, dans le calice qui accueille l'abeille bourdonnante, dans le marais insalubre comme dans nos pensées d'un jour, fleurs mortelles, fleurs à jamais naissantes.

 

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La phrase est extraite du roman "Le pavillon d'or" de Yukio Mishima, page 239