Voilà plusieurs nuits que je fais à peu près le même rêve. Cette insistance mérite l'attention car on ne rêve pas tout à fait en vain. Non que le rêve soit nécessairement plus vrai que l'état de veille mais il témoigne d'une permanence intérieure, d'un flux souterrain qui n'est ni anodin ni négligeable. Dans la masse impressionnante des images qu'il tisse inlassablement, dans ce fatras, cet imbroglio inextricable et délirant, de ci de là, comme par hasard, de petites merveilles, juste quelques mots arrachés à l'oubli, témoignent, en filigrane, de la persistance du désir : "ainsi donc cela continue, cela n'est pas tout à fait éteint, la petite flammèche se rallume tantôt, par magie, par enchantement...". Cela respire encore!

Figure improbable d'un kairos personnel. Les dieux vivent toujours, et s'ils ont quittés les cieux c'est pour enchanter nos rêves.

Il  paraît commode de distinguer les rêves d'angoisse des rêves de désir. Sauf à penser qu'il n'est pas de désir sans un quantum minimal d'angoisse, dans la mesure exacte où le désir dérange, dérive, décline, provoquant l'écart salvateur qui rompt la monotonie de la répétition. C'est le modèle lucrétien : Vénus nous arrache à l'automatisme des liens de la nécessité (foedera fati) pour créer de nouveaux rapports (foedera naturai), liens de "nature", liens de "naissance", nouvelles combinaisons de forces et de formes. Le rêve fournirait le modèle d'une déclinaison possible, d'une dérivation de nouveauté, que la conscience pourrait reprendre à son compte pour l'actualiser.

Suivant la logique d'Antiphon présentée dans l'article précédent, où je signalais l'activité "onirocritique" de l'auteur, je dirai que le rêve signale une rémanence de l'"arrythmiston", un rappel, en deçà des formes extérieures et conventionnelles auxquelles nous nous sommes enchaînés en cédant aux impératifs de la culture, d'une "nature" antérieure à toute détermination, d'une vérité de nature oubliée ou refoulée, qui, à nouveau, fait entendre sa voix, déchirant le voile épais de l'aliénation pour témoigner d'une nécessité intérieure plus profonde, plus essentielle : ce que je donne à voir au monde n'est que farcissure, posture obligée, parade et montre, ce n'est que façade, composition (rythmos) et mascarade. Ce qui se construit peut se déconstruire."La forme se défait, la matière demeure". Encore s'agit-il moins de matière que de force originelle, inorganisée, volcanique, irruptive qui se pose dans une forme provisoire, qu'il s'agit d'abandonner quand vient le moment, au gré du kairos.

Cette capacité de former à partir du fond, de se retirer, de revenir au fond pour rejaillir encore c'est la voie du daïmon, sa voix aussi, si vite oubliée, négligée, trahie, mais qui se rappelle à nous, par instants, nous réveille et nous sauve. Capacité artiste, poiétique, formatrice et destructrice, voix de Vénus, mieux encore, voix conjointe d'Apollon et d'Hadès, vie et mort mêlées. Et par de là, ou en deçà,  plus essentielle que toutes les formes transitives et transitoires, rester en contact avec l'apeiron, le fond immanent et immuable, voilà qui nous sauve du délire d'aliénation, de la conformité exclusive à la norme et préserve la dynamique de la vie.

-----

Relisant cet article je m'aperçois une fois de plus de la sonorité groddeckienne de l'analyse : contre Freud Groddeck soutient la thèse du fond indistinct, éternel, omniprésent quoique voilé, qu'il appelle le ça, instance cosmique universelle dont les "formes" individualisées ne sont que des émanations périssables. Le temps n'affecte pas le ça, mais les formes. De même Antiphon déclare : "le temps est concept (noèma)  ou  mesure (métron) et non substance". 

Quant aux méfaits d'une aliénation excessive et pathologique aux impératifs sociaux je renvoie le lecteur au témoignage bouleversant de Fritz Zorn, dans son livre "Mars", qui se délare lui-même "éduqué à mort"