"Comme notre libre arbitre ne peut disparaître, j'en viens à croire que la fortune est maîtresse de la moitié de nos actions, mais qu'elle nous abandonne à peu près l'autre moitié. Je la vois parielle à une rivière torrentueuse qui dans sa fureur inonde les plaines, emporte les arbres et les maisons, arrache la terre d'un côté, la dépose de l'autre ; chacun fuit devant elle, chacun cède à son assaut, sans pouvoir dresser aucun obstacle. Et bien que sa nature soit telle, il n'empêche que les hommes, le calme revenu, peuvent prendre certaines dispositions, construire des digues et des remparts, en sorte que la nouvelle crue s'évacuera par un canal ou causera des ravages moindres". Machiavel, le Prince, chap xxv.

Le lecteur nourri d'Héraclite et de Lucrèce appréciera cette métaphore fluviale : fortuna, maîtresse capricieuse et imprévisible, qui fait le roi d'un jour qu'elle renverse le lendemain, comme ces fleuves déchaînés qui emportent tout sur leur passage. L'incertitude est le lot de l'être humain, comme de toutes choses au monde, et c'est en vain que l'on chercherait quelque Logos, quelque raison souveraine qui commanderait la marche des événements. L'histoire elle-même est un chaos, sans principe unificateur, sans finalité. Hegel, plus tard, dans un éclair de lucidité, estimera que "la seule leçon de l'histoire c'est qu'il n' y a pas de leçon de l"histoire". Machiavel est le témoin navré d'une époque de déchirements, de luttes incessantes et absurdes, où l'essentiel est de s'assurer quelque prise sur la fortuité universelle.

Il reste "une moitié" où le libre arbitre peut juger et agir : c'est le domaine de la virtu. Virtu c'est la virtus latine, vertu de courage, apanage de l'homme viril, dont le portrait est dessiné dans "le Prince". A vrai dire il y apparaît plutôt en contraste avec le lâche, l'efféminé, le mou, l'indécis, le vélléitaire, figures pitoyables ou méprisables de souverains indignes, généralement balayés par le torrent de la fortune. Machiavel raisonne en praticien avisé de la politique, en observateur-acteur de ce qui est et non de ce qui devrait être. 

Outre l'intérêt politique évident de ces observations on peut y lire le témoignage d'une mutation qui bouleverse de fond en comble la tradition médiévale : l'homme nouveau est libéré des anciennes inféodations cléricales et métaphysiques, de la pesanteur des hiérarchies, des filiations religieuses et politiques. Dans cette époque d'incertitude maximale surgissent de libres et redoutables individualités qui sans aucune légitimité s'emparent du pouvoir par la force, fondent de nouvelles dynasties (comme les Sforza ou les Médicis), se font édifier des palais, convoquent les artistes pour célébrer leur puissance, font la paix et la guerre, sans se référer à aucune autorité extérieure, ne comptant que sur leur propre virtu pour imposer ici et là de nouvelles règles, de nouvelles valeurs. On hésite entre l'enthousiasme et l'accablement, car ces nouveaux princes sont volontiers d'une implacable cruauté quand il s'agit de prendre et de conserver le pouvoir (César Borgia). Ici ni religion ni morale n'ont plus cours, et si l'on feint d'être religieux ou moral, c'est pour mieux asseoir la nouvelle autorité conquise de haute lutte.

Si maintenant on met de côté la dimension politique et historique de cette oeuvre étonnante on pourra s'interroger plus avant sur l'anthropologie et l'éthique. Remarquons tout d'abord que Machiavel ne se fait aucune illusion sur la nature humaine :"Car des hommes on peut dire généralement ceci : ils sont ingrats, changeants, simulateurs et dissimulateurs, ennemis des coups, amis des pécunes". Un peu plus loin il déclare tout de go que "les hommes sont tous de tristes sires", "méchants", "oubliant plus vite la perte de leur père que la perte de leur patrimoine". A tout prendre les hommes sont à l'image de la fortune : imprévisibles, changeants, capricieux, versatiles, déterminés par l'humeur, l'avarice, le mercantilisme, la réputation, passions basses et viles, dont le "vertueux" saura tirer parti - avec évidemment la réserve qui, ici comme ailleurs s'impose : jamais de certitude totale, de maîtrise totale, mais des arrangements circonstantiels qu'il faut savoir modifier, adapter au gré des événements. 

Une éthique? Je n'ai, quant à moi, nulle ambition politique, et pas davantage le souci d'amender l'humanité. Je vois que les hommes ne consentent à changer que sous la pression de la nécessité, et nullement par moralité ou sens du bien. Je partage assez largement le pessimisme anthroplogique de Machiavel - et de Schopenhauer, et de Freud qui dans une lettre au pasteur Pfister déclare que les hommes sont tous "de la racaille". Encore qu'en ce domaine le "tous" implique également l'auteur de la phrase, dont ne voit pas par quel miracle il pourrait échapper à l'universelle condamnation. Soit, nous sommes tous de tristes sires. 

Reste ce beau mot de virtu : le courage, et c'est grand courage que de regarder la vérité en face quand tout dans le monde nous invite à l'illusion, au mensonge, à la crédulité, à la soumission, à la fuite et à l'irresponsabilité. En filigrane, dans cette oeuvre si noire en apparence, pointent quelques références discrètes à de véritables vertus : courage bien sûr, mais aussi civilité, autonomie, humanité.