La tradition antique rapproche Pyrrhon de Socrate. Mais les deux personnages ne se ressemblent que par des traits extérieurs : les deux sont des philosophes de la parole qui n'écrivent pas, qui s'adressent directement aux gens, qui travaillent le comportement et le discours selon la vérité. Socrate fait mine de suivre le partenaire dans ses élucubrations pour mieux dénoncer son illusion de savoir et le mettre en face de son ignorance. Cette attitude implique de sa part une conviction, qu'il répète à l'envi : si l'interlocuteur croit savoir quelque chose, lui Socrate, au moins sait qu'il ne sait rien. En quoi il mérite seul le titre de sage. L'ironie socratique est polémique. Elle se fonde sur une mission à lui confiée par Apollon lors d'une consultation de l'oracle à Delphes. Sans cette attestation de droit divin comment justifier cette prétention exorbitante d'être le réformateur des moeurs à Athènes?

L'ironie pyrrhonienne est bien différente. Elle s'apparente plutôt à l'humour, si par humour on entend une disposition plus comique que polémique, où l'essentiel n'est pas de désarçonner le malheureux partenaire, de le "torpiller" dans son ignorance, mais de désarmer toute prétention de savoir en s'impliquant soi-même dans la ruine universelle du discours, dans l'écoulement implacable du Fleuve. Rien, pas même le sujet qui parle, qui interroge, qui démonte et démontre, ne saurait jouir d'un statut privilégié, ne se peut extraire du mouvement universel. Il n' y a pas de point de vue supérieur, de "trope" transcendant à partir duquel on pourrait juger des choses et des hommes, délivrer des leçons de sagesse, apprécier le bien et le mal comme le ferait le dieu. A la différence de l'ironie qui ne se soutient que d'une certitude de vérité (je sais que l'autre a tort, je le lui ferai voir en l'amenant à se contredire lui-même) l'humour se retourne plaisamment contre le locuteur : on se rit de soi-même, on dynamite de l'intérieur toute prétention, égalisant toute chose et toute pensée dans un travail de déconstruction et de décontamination comiques. 

"Notre assertion (par exemple "il ne faut incliner d'aucun côté"), après avoir aboli les autres, s'élimine d  'elle-même par retournement, à l'égal des purgatifs, qui, après avoir fait s'évacuer les matières, s'évacuent eux-mêmes par le bas et sont éliminés" (DL,IX, 76). Voilà qui "évacue" admirablement l'argument anti-sceptique selon lequel le scepticisme se contredirait dans son principe. Ajoutons qu'il ne manque pas de sel, surtout si l'on se souvient que Sextus était médecin, évoquant fréquemment la méthode purgative à l'adresse des maux réels et imaginaires!

Réapprenons à rire camarades! Le livre de Diogène Laerce est une oeuvre de comédie fourmillant d'anecdotes croustillantes et farfelues. Ce n'est pas hasard si Montaigne s'en régale! Il ne faut pas prendre nos sages trop au sérieux, ce sont de plaisants lascars qui se moquent d'eux-mêmes autant que de nous. Et qui disposent avec malice des pièges où nous glissons, empêtrés de nos préjugés et de nos ridicules dévotions!

"Alors que les hommes d'équipage faisaient grise mine à cause d'une tempête, lui-même (Pyrrhon), gardant toute sa sérénité, leur remonta le moral en leur montrant sur le bateau un petit cochon qui mangeait, et en leur disant que le sage devait se maintenir dans un état semblable d'imperturbabilité". Comparer le sage à un goret, il fallait oser! Ailleurs abondent les comparaisons avec les guêpes, les mouches, les oiseaux, et même les végétaux! Tout ce qui, dans la nature, manifeste la splendeur sereine de la non-pensée fait l'objet de sa vénération. Et tant pis, et tant mieux pour la vanité humaine.

"Un jour qu'Anaxarque était tombé dans un marécage, il continua son chemin, sans lui prêter main forte ; mais alors que certains lui en faisaient reproche, Anaxarque lui-même fit l'éloge de son indifférence (adiaphoria) et de son absence d'attachement". Ah le vilain, l'affreux! C'est ce que disent ceux "qui lui en font reproche". Mais l'effet comique - effet à double détente - s'obtient par le retournement final, où c'est la supposée victime qui fait l'éloge du monstre, en le gratifiant d'un brevet de sagesse! Cette historiette fait le désespoir du vertueux, et la jubilation du sceptique. Pourquoi? Non qu'il faille se détourner de son prochain en péril (il est fort à parier qu'Anaxarque ne risquât pas grand chose, et de plus rappelons que c'est Anaxarque en personne qui a initié Pyrrhon aux joies du kairos), mais qu'il faut plutôt se défaire du pathos victimal comme de la grandiloquence : ne pas s'attacher, fût-ce aux idéaux les plus nobles.

Si toute morale, comme l'indique l'étymologie, est une police des moeurs, le pyrrhonisme n'est certes pas une morale. Encore importe-t-il de préciser qu'il ne s'adresse vraiment qu'à des gens déjà éduqués, civilisés, socialisés et moralisés, et nullement à la canaille sans foi ni loi. Il a, comme l'épicurisme, ce parfum délicat d'arrière saison, de tendresse vespérale, de douce mélancolie qui n'appartient qu'aux époques tardives, celles des vendanges automnales où se mêlent la fragrance de l'été finisssant - le déclin de l'héllénisme classique - et l'annonce des frimas à venir.

Est-ce une éthique alors? Et que signifie ce recours à l'ataraxie (le terme est épicurien autant que pyrrhonnien), et à l' a-diaphoria, non-différence? Revenons encore à Diogène : "Il disait en effet que rien n'est beau ni laid, juste ou injuste ; et que de même pour tous les attributs de ce type aucun n'existe en vérité, mais que c'est par coutume et par habitude que les hommes font tout ce qu'ils font ; en effet, selon lui, chaque chose n'est pas davantage ceci que cela". S'il existe une éthique, elle ne peut être autre chose, ni plus, qu'un petit écart, une pointe de clinamen, une modeste mais décisive dérivation par rapport aux habitudes et conventions collectives.

Je conçois que d'aucuns, à la lecture de ces lignes, soient saisis d'un profond malaise. Mais chaque penseur choisit implicitement son public, mieux encore, le crée de toutes pièces dans la mesure où il innove ou dérange. Et après tout, qu'est ce donc qu'une philosophie qui ne dérangerait personne? Nos citoyens d'Elis quant à eux n' avaient pas si peur que cela, eux qui ont façonné des statues à l'image de Pyrrhon, et, en son honneur, ont voté "une exemption d'impôts pour tous les philosophes". (DL IX, 64)