Sextus Empiricus définit l'attitude sceptique : "Quand nous cherchons si la réalité (to hupokeimenon) est telle qu'elle apparaît, nous accordons qu'elle apparaît, et notre recherche ne porte pas sur ce qui apparaît (to phainomenon),  mais sur ce qui est dit de ce qui apparaît". Le sceptique interroge le discours, suspecte méthodiquement le discours, refuse toute affirmation ou négation sur la nature des choses - sur ce qui apparaît à nos sens et à notre entendement - montrant que toute position affirmative ou négative est illégitime et infondée. Il s'efforcera en toute circonstance de suspendre son jugement (épochè), de s'abstenir de toute proposition sur la nature de ce qui apparaît, d'où suit la tranquillité (ataraxia), "comme l'ombre suit un corps".

Je ne sais si le miel est en soi amer ou doux, il se trouve que je le sens doux. Il n' y a pas lieu d'interroger plus avant. "Le critère de la voie sceptique est la chose apparente (to phainomenon), appelant ainsi virtuellement son impression (phantasia)". 

Lorsque Montaigne écrit "nous n'avons aucune communication à l'être" il tient un discours rigoureusement sceptique: l'être est hors de prise. On pourra peut-être allèguer que notre science moderne réfute la thèse en développant un savoir infiniment plus robuste, mais fondamentalement il n'en est rien : elle repousse les frontières de la connaissance, elle ne les supprime pas.

Ajoutons que ces propos de Sextus trouvent un bel écho chez Hume (voir mon article plus haut) : l'homme est limité dans ses capacités physiologiques et psychologiques, ce qu'il connaît, ce n'est pas la chose, mais les impressions que lui procurent les choses : "impression" pour Hume, "phantasia" pour Sextus. Remarquons encore la pertinence du vocabulaire de Sextus : apparaître c'est "phainesthai" (à partir de "phaos", la lumière) et "phainomenon" (l'apparu, ce qui se donne à sentir, voir, percevoir). Même résonance dans "phantasia"(le contact de l'apparaître, réceptivité, sensorialité, sensibilité). D'où la série : phaos, phainesthai, phainomenon, phantasia. Nous sommes dans un registre extrêment charnel, celui de la présence immédiate du monde pour un organisme réceptif qui prolonge naturellemnt la sensation première dans la représentation : pour moi le miel est doux.

Toutes ces considérations relèvent de ce que j'appellerai le premier niveau du scepticisme. Il se cantonne dans une position critique, visant à ruiner toute position dogmatique. Il sépare soigneusement le discours (le Logos) de la réalité, s'abstenant de toute proposition sur la nature de l'apparaître considéré en lui-même. Machine de guerre contre la présomption (Montaigne) et la vanité, il n'a rien à dire si ce n'est à  signaler l'inanité de nos prétentions de savoir. Mais il pêche par timidité : il conserve par devers lui la croyance en un être de l'apparaître, un fond obscur et indicible, un "adèlon", qui pourra nourrir indéfiniment la nostalgie de l'être. Nous n' avons acune communication à l'être, certes, mais rien n'empêche de soutenir qu'il y a de l'être, que si nos facultés imparfaites nous en éloignent à jamais, il est toujours possible d'en faire un objet de foi métaphysique voire religieux. Les thèses sceptiques de Montaigne, lors de son voyage à Rome, ne seront pas condamnées par le Vatican!

Le second niveau du scepticisme c'est le pyrrhonisme radical. Pour Pyrrhon il n' y a pas d'être de l'apparaître, rien, nulle énigme, nulle force obscure, nul mystère ne se cache derrière les apparences : "L'apparence l'emporte sur tout" écrit avec force Timon, signalant qu'il n' y a que des apparences, des "phainomena", que l'apparence ne renvoie à rien, qu'elle n'est pas "apparence de quelque chose" ni "apparence pour un sujet" (Voir l'excellentissime ouvrage de Marcel Conche : Pyrrhon ou l'apparence). Il faudrait dire : il n' y a que des "apparaître", des jaillissements de forces, de formes, de processus qui ne visent aucun but, ne répondent à aucune intention, n'expriment rien, n'ont aucune valeur signifiante et dont nous ne pouvons que constater le surgissement aléatoire ou règlé, sans aucun moyen d'en réduire la gratuité.

Approfondissement du scepticisme : il ne s'agit plus seulement de ruiner le dogmatisme, mais d'emporter dans cette joyeuse et salutaire débandade le scepticisme classique lui-même, trop timide, trop métaphysique en dépit de ses allures provocatrices, trop inachevé. Dogmatisme et scepticisme apparaissent dès lors comme l'endroit et l'envers de la même thèse, l'un soutenant que l'être est connaissable, l'autre inconnaissable, mais tous deux liés par une commune croyance en l'être, cette misérable baudruche de la métaphysique occidentale!

Pyrrhon ouvre le champ à une pensée totalement novatrice : toutes les catégories volent en éclat, les oppositions dualistes - être et paraître, savoir et non-savoir, vérité et erreur, juste et injuste - dont Démocrite disait qu'elles ne sont que conventions, fondent toutes sous le feu de l'incendie. Montaigne, à de certains moments, ne dit plus  "je sais que ne sais rien", mais, suspendant cette ultime négation, interroge : "que sais-je"? . Mais plus loin encore, on demandera : comment savoir si l'on sait ou si l'on ne sait pas, si l'on sait même ce que c'est que savoir, si même le mot "savoir " a encore un sens, qui donc est ce "je" qui interroge, et pour finir il ne reste plus qu' à suspendre la parole : a-phasie philosophique.

En d'autres termes, et en accord avec notre précédent article, il n' existe aucun point de vue - aucun trope - qui puisse se prétendre légitime, chaque trope étant discutable, opposable à son contraire, relatif à des conditions multiples qui se complexifient à l'infini, rendant vaine toute recherche de cause, de principe, de raison, de sens ou de finalité. De la sorte le pyrrhonisme formule une sorte de point de vue supérieur qui englobe tous les points de vue possibles, ou encore un méta-logos qui dépasse et englobe tout logos et tout a-logos, une synthèse affirmative qui dépasse toute thèse et antithèse dans l'affirmation de l'impossible, étrange et paradoxal dogmatisme qui transcende l'opposition elle-même du dogmatisme et du scepticisme. Ne disait-on pas que Pyrrhon était inébranlable?

 

On pourra se demander, enfin, si cette synthèse est elle-même légitime? Comment Pyrrhon pourrait-il savoir qu'on ne peut savoir, comment justifier cette métaposition, ce métalangage qui transcenderait tout langage, fût-ce sous la forme de l'aphasie critique? Comment justifier une théorie des théories, valider sa teneur, dire qu'elle est vraie si l'on a préalablement ruiné toute possibilité de vérité? Si toutes les vues sont invalides, comment serait valide cette vue qui discrédite toutes les vues? Si un Crétois affirme que tous les Crétois sont menteurs, dit-il vrai ou faux? En toute rigueur le pyrrhonisme se suspend lui-même, s'autoréfute dans une pratique vertigineuse : torpiller toute position dogmatique, ET, pour finir, s'autosupprimer avec tout le reste.

Mais alors que penser? Rien, si ce n'est que nous ne pouvons pas ne pas penser puisque les impressions sont inévitables. Penser selon, penser au gré. Mais alors, que faire? Rien, sauf qu'il n'est pas possible de rien faire, et qu'il faut bien vivre (le faut-il?) - alors vivons au mieux, selon les circonstances. Ensuite il faudra bien réintroduire la parole, lui prêter un certain crédit. Pyrrhon nourrit ses gorets qu'il va vendre au marché. On parlera s'il le faut, on se taira tout autant, selon les circonstances. Du moins on évitera de sacraliser le langage, de le croire apte à dire quoi que ce soit sur l'être et l'apparaître. Retour à la convention, qui vaut sans valoir, qui en vaut une autre, laquelle en vaut une troisième. Le scepticisme se referme en boucle sur l'impossible (du dire), et s'ouvre à l'indéterminé (du vivre). La bonne rencontre -  en grec, le kairos - ou l'excellence, en italien, la virtù - voilà qui, à défaut des idéaux de la connaissance et de la moralité, peut, dans l'indéterminé, faire consister une éthique. Vivre au gré, vivre selon.