J'en étais là de mes réflexions sur le beau, mesurant la vanité de tout effort de définition, lorsque, je ne sais trop pourquoi, je pensai à Hume, et ressentis soudain le désir de relire quelques pages de cet auteur trop oublié. Ce que je trouvai, le voici : toute idée est issue d'une impression qui lui est antérieure ; en conséquence toute idée qui ne dérive pas d'une impression est dénuée de toute signification, comme sont les notions confuses de substance ou d'essence. D'où la méthode généalogique : se demander toujours "de quelle impression cette idée dérive-t-elle?"

Si j'applique cette méthode au sujet du beau, que vais-je trouver? Je remarque d'abord que l'idée du beau est à peine une idée, c'est originellement une sensation, éprouvée lors d'une rencontre avec un objet que je trouve plaisant, qui me procure une satisfaction immédiate, qui chatouille les sens, en particulier la vue, et l'ouïe - tant il est vrai que les premières sensations plaisantes viennent de la voix maternelle et laissent de profonds sillons dans la psyché. Hume précise d'ailleurs qu'il entend le mot "impression" dans un sens très large, comprenant la perception proprement dite, mais aussi les émotions et les sentiments. L'impression est une perception "vive et forte", alors que l'idée est toujours plus faible, moins vive. L'idée de la voix maternelle ne me donne pas cette vive impression que j'avais, enfant, écoutant, et vibrant au son  de sa voix.

Voilà donc un premier résultat : loin des spéculations confuses et abstruses nous voici en face de l'expérience toute nue. Ce que nous appelons beau se ramène à une impression sensorielle très vive colorée par l'émotion de plaisir et procurant une satisfaction globale au contact d'un objet ressenti comme "plaisant". A ce stade de notre analyse on objectera peut-être que cette approche empirique ne permet pas de distinguer le beau du bon, les deux impressions n'en formant qu'une seule, indistinctement, à savoir la satisfaction. Réservons ce point pour la suite.

Une autre question se pose d'abord, que l'analyse de Hume ne résout pas. Pourquoi la satisfaction, qu'est ce qui peut permettre de comprendre l'origine et la nature de cette satisfaction? On répondra d'abord : il y a plaisir parce qu'un besoin est satisfait. On remarquera une sorte de convenance naturelle entre un organe, une fonction d'une part, et certains objets de l'autre : le sein convient à la bouche. Cela c'est le "bon" : le sein est bon parce qu'il est source de plaisir et qu'en sus (!) il accomplit la finalité naturelle ( la nutrition). On peut distinguer le beau du bon en remarquant que le beau ne sert pas la finalité naturelle, qu'il n' a pas directement de fonction utile à la vie, qu'un beau tableau représentant des fruits ne permet pas de soulager la faim. Pourtant le beau, qui n'est pas directement utile, qui ne satisfait aucun instinct ni besoin naturel, est cependant source de satisfaction. Si le beau ne pas dérive du besoin de quoi dérive-t-il?

Spinoza dit avec force : "ce n'est parce qu'une chose est belle que je la désire, mais c'est parce que je la désire qu'elle est belle". Voilà qui ouvre une autre perspective. Le beau est la qualité que j'attribue à l'objet à cause que je le désire, la source du beau c'est le désir. Pour l'enfant aimant sa maman, sa maman est toujours la plus belle, fût-elle par ailleurs scrofuleuse, ventripotente et anodonte! Le désir est aveugle dit-on, plutôt disons que le désir fait voir ce qu'on désire voir, l'irradie d'un merveilleux chatoiement, lui prête toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et l'élève à la splendeur céleste! Stendhal, qui s'y connaît, parlera de "cristallisation" pour signaler ce prodigieux mouvement passionnel d'envoûtement, de construction imaginative, d'embellissement inconditionnel. Voilà le beau : un sublime délire de l'imagination. Mais pourquoi "délire", me direz-vous, si du beau nous tirons nos plus belles fantaisies, nos espoirs les plus fous - les plus beaux? Hé quoi, vous dirai-je, c'est vous-mêmes qui donnez la réponse : le beau c'est votre désir magnifié, sublimé, hypostasié, divinisé, c'est la création originale de votre esprit qui inonde l'objet de toutes vos attentes, de tous vos espoirs, de toute votre passion - de votre folie désirante! En quoi Stendhal a bien raison de dire : le beau est une promesse de bonheur, sauf à préciser que l'amoureux est peut-être seul à se promettre à lui seul quelque chose que nul ne lui a promis, et qui vraisemblablement n'existe nulle part, ni sur terre ni au ciel. "Plaisir d'amour ne dure qu'un moment - Chagrin d'amour dure toute la vie".

Le bon satisfait le besoin, le beau satisfait le désir. Mais alors qu'en est-il du sein, qui pour l'enfant est bon, et qui, chez l'amoureux est beau - car il est forcément beau pour l'homme tant qu'il désire la femme. Il ne satisfait aucun besoin, évidemment, (un personnage cynique du roman" Un week end à Zuidkoote" déclare sans rire :" je ne me sers pas de çà"), mais combien ne fait-il pas rêver? Nous voyons là une dérivation intéressante du bon vers le beau, marquant une progression psychique indéniable, à travers les frustrations orales, une sublimation réussie. Le beau serait-il une forme particulière, un cas particulier du bon, fruit tardif et précieux de l'évolution psychique? On ne dévore plus l'objet (cannibalisme primitif) on le contemple à distance, on le respecte, on l'idolâtre parfois. J'en viens à penser que dans les temps anciens le beau c'est le divin sous toutes ses formes - songeons à Apollon - qui, par nécessité psychique engendre son contraire, le monstrueux, le hideux, le terrible, (Hadès), tant il est vrai que l'esprit humain est irrévocablement déchiré entre l' Amour et la Haine (voir Empédocle d'Agrigente, et Freud à sa suite). Et nous modernes nous savons bien, plus prosaïquement, que le désir engendre et nourrit indissolublement l'espoir et la crainte, deux faces de la même passion.