Quand la vie se fait plus difficile c'est toujours à Epicure que je reviens. Quand tout s'effondre je vois en lui un socle sûr qui permet de sauvegarder ce qui vraiment fait valeur. Il y a dans sa vie et sa pensée je ne sais quelle grâce discrète, une saveur de fruit mûr, de vin vieilli, de pampre et d'ombre douce sous les feuillages. "Goûter l'ombre et le frais" disait La Fontaine qui reconnaissait son maître. Se recueillir dans le retrait du jardin, laisser passer les nuages et les furies du siècle. Savoir attendre. Se faire raison des turpitudes du coeur, de la mélancolie qui guette, de la basse saison qui traîne et n'en finit pas. Savoir qu'il revient toujours, le soleil, et avec lui l'enthousiasme et la beauté. Que la vieillesse même ne peut nous ravir les jours heureux vécus en conscience, dans la gratitude et l'allégresse, et qu'au pire de l'affliction il reste encore, au fond du coeur, la pousse oubliée, qui veut éclore.

Dans ce philosophe jamais de vulgarité, contrairement aux ragots, mais toujours une pensée subtile, exigeante, une saine considération des véritables conditions de la vie. Pas  de pathos inutile, pas de romantisme, mais un examen sec, sans concession des données physiques et physiologiques auxquelles il nous faut apprendre à souscrire. La nature est ce qu'elle est, et non ce que nous souhaitons. Nous voudrions  un plaisir sans limite, une vie immortelle, nos inventons des fables où nous mirons notre mirage de toute -puissance, eh bien, il faudra se contenter de ce qui est, qui partout montre la limite. Mais le génie grec, à l'encontre des conceptions modernes de l'illimité, inscrit la perfection dans la limitation : beauté du corps circonscrit dans l'espace, beauté de la vie entre naissance et mort, beauté des dieux, beauté de toutes les formes sensibles sur la terre, dans les eaux et la mer, beauté d'un cosmos ordonné par la pensée - alors même que l'univers est sans mesure, infini, chaotique, imprévisible, hors de portée, incommensurable. S'il est une sagesse possible c'est de circonscrire l'immense, de ramener l'infini au fini, de resserrer l'illimité autour de soi, de réduire la démesure, de construire une demeure habitable pour les hommes, un jardin pour le bien-être du corps, la beauté de l'âme et la sérénité partagée. Face à la demesure universelle, la frénésie guerrière, la passion déchainée, seule est puissante, efficace, la modeste mais ferme résolution de vivre "selon la nature" - en déployant les capacités et les forces de notre propre nature.

La pensée est une force, mais elle tire sa force de la nature corporelle, mieux, elle ne s'en distingue nullement si toute réalité, physique et mentale, est en son essence corporelle, s'il n' y a que des corps, corps physique, corps mental, corps intellectuel, s'il n'y a que des pensées du corps, alors même qu'elles semblent s'en distinguer. Nous sommes prisonniers, en cette affaire, de nos dualismes hérités, et nous avons beaucoup de peine à revenir à cette intuition fondamentale de l'unité du multiple, de la profonde cohérence d'une théorie qui vise à penser l'unité indépassable de la "physis" - de toutes les forces et formes qui déploient leur nature (leur naissance et croissance : phuein, croître) selon des modalités extraordinairement diverses. Il n' y a qu'un seul univers, d'un seul tenant, et identiquement identique à soi, même si, hypothèse possible, il est fragmenté en d'innombrables univers dans l'infini du vide : multiplicité arithmétique, unicité de nature. 

Si nous sommes "enfants des étoiles" (Hubert Reeves) il nous est possible, en principe, de renouer avec la profonde intuition des Ioniens (Thalès, Anaximandre, Anaximène, Héraclite) qui ont saisi la profonde unité du Tout - exprimée en termes de physis - dont nous sommes des éléments tardifs, étrangement déconnectés, dé-naturés, croyant nous être détachés du socle commun par l'intelligence, alors que la science la plus contemporaine nous réinstalle en quelque sorte dans l'orbe commun, par la grâce de la connaissance. Notre culture, si orgueilleuse par ailleurs, exsudant de partout la suffisance et la vanité par une illusion de différence radicale, se voit ramenée par degrés à la reconnaissance qu'il n'est pas de vie hors-nature et que, comme disait Spinoza, "l'homme n'est pas un empire dans un empire". Notre culture est nature encore, bien que de manière originale. J'ai grand plaisir, quant à moi, à ces retrouvailles, à ces noces tardives et inespérées, qui, peut-être, annoncent une autre dimension anthropologique. Il me plaît de retrouver par la connaissance une sorte d'union qui rétablit la continuité entre l'étoile, la terre, le minéral, le végétal, l'animal et nous mêmes, déplorant pour finir que manquent à ce banquet les dieux : on se demandera très sérieusement si l'humanité est possible sans eux, même si évidemment toutes les figures anciennes sont irrévocablement effacées. Je rêve parfois d'une sorte de polythéisme laïc, sans culte ni dogmes, dont toute la signification résiderait dans la contemplation sereine et émerveillée des forces indestructibles de la nature. Et comme Empédocle je célèbrerais la puissance et la beauté des éléments divins, incréés et incorrutibles. 

        "D'Eux sort tout ce qui fut, ce qui est, ce qui sera.

        Par eux germent les arbres, les hommes et les femmes,

        Les bêtes et les oiseaux et les poissons que nourrit l'eau,

        Et les dieux longévifs, les premiers par le rang.

        Car ils sont toujours Mêmes, et courant à travers les uns des autres

        Deviennent les choses diverses : tout changement que porte le Mélange"

                                                         (De la nature, 63, trad Jean Bollac