Il y a grand intérêt philosophique à regarder les reportages animaliers. De sublimes images donnent quelque temps l'illusion d'une vie libre, ouverte, grandiose : le grand nord enneigé, à perte de vue, le silence, la splendeur des espaces, le ciel ouvert. Et puis voici une autre image, la lutte impitoyable pour la survie, la faim atroce, la course éperdue pour fuir le prédateur, et la mort sanglante. En deux images contrastée la vérité de la vie : voluptas atque horror. Assis confortablement dans notre salon bien chauffé, les victuailles à portée de main, nous voilà pris d'une sorte de honte, de pitié diffuse pour le monde de la souffrance animale, et d'horreur. Toute cette beauté, ineffable et sublime, et ce carnage épouvantable, cet holocauste perpétuel! Schopenhaur avait raison : le vouloir-vivre, éternel, aveugle, sans autre finalité que sa perpétuation à l'infini. L'absurde à l'état pur. La tragédie de la vie et de la mort. Le règne terrifiant de la nature.

Et puis, encore ceci : qu'est ce que la culture? Est-elle donc si différente de la nature? Au bout du compte, en dépit de nos institutions qui nous éloignent apparemment de la nature brute, qui complexifient notre existence à l'infini, qui nous donnent l'illusion de la sécurité, de la fraternité humaine, de la paix sociale, n'en sommes-nous pas essentiellement réduits, comme les animaux, à lutter pour la survie, à dévorer, à  nous reproduire, à élever nos petits pour la conservation de l'espèce? A tout prendre nos faisons ce que font les animaux. La culture est une  boucle plus ample, une dérivation, une quête d'objets artificiels selon les codes de l'institution, mais avec un résultat identique : naissance, souffrance et mort.

Mon propos n'est pas de détruire la culture, qui fait le sel et le plaisir de la vie. Je suis de ceux qui estiment que l'homme ne peut réaliser sa "nature" que dans l'ordre civil et symbolique. Je pense avec Aristote et Spinoza que l'homme est plus libre dans la cité des hommes que dans la forêt sauvage. J'apprécie hautement les joies de la pensée, les livres, la conversation avec des gens de bien, le théâtre, le cinéma, et toutes les commodités de la civilisation matérielle. J'aime que l'on soit juste et honnête, correctement élevé, respectueux d'autrui et des lois de la cité. Mais avec tout cela je sais que la culture est une illusion, non pas une erreur, une illusion nécessaire. Elle embellit mais ne résoud pas. La vie est, et reste une lutte impitoyable, entre plaisir et souffrance, avec sa fin programmée.

On dira que si l'individu meurt l'espèce dure. Chacun est un maillon d'une chaîne sans fin. Sans fin? Nous savons bien que les civilisations sont mortelles, que la nôtre est vouée au sort commun. Cette idée nous la repoussons de toutes nos forces, travaillant sans relâche à sa perpétuation. On ne peut faire autrement, sauf à hâter délibérément le processus, ce que firent avant nous quelques civilisations disparues.

Ce savoir tragique ne doit pas nous désespérer. Se crisper sur la fin c'est vivre en état de mort, en mort-vivant. Il y a de la beauté dans le processus vital, une satisfaction plénière à exprimer, à manisfester sa propre puissance, comme fait celui qui invente, qui crée, qui pense. La vitalité est à elle-même sa propre fin. Ne pouvant échapper à la nécessité vivons du moins en poètes. Et comme disait Epicure : "La nécessité est un mal, mais il n'y a aucune nécessité à vivre selon la nécessité".

Face à la nécessité naturelle, telle qu'elle est inscrite dans l'instinct animal, la culture élabore une première dérivation, une "déclinaison", un premier écart, une courbe inventive selon les voies de la libération langagière, sociale et politique, avec toutes les réserves qui s'imposent. A quoi s'ajoutera, dans un élan merveilleux, un second écart, un second clinamen proprement inouï, celui de la pensée spéculative et de l'éthique, qui s'appelle philosophie.