On ne peut sortir réllement d'un processus de deuil que par une symbolisation active. Freud remarquait que dans un premier temps le sujet opérait une incorporation massive de l'objet perdu, une réintrojection des sentiments d'attachement, des souvenirs, des sensations, des situations vécues. L'endeuillé se remémore, dans la douleur, la tristesse, l'affliction, mais aussi avec une sorte de joie paradoxale, les moments heureux  vécus en compagnie du défunt, parfois même se surprend à lui parler dans la solitude. Cela peut durer longtemps. Il faut distinguer le deuil normal, qui ne va pas sans une certaine dépressivité, de l'éternisation mélancolique, où, comme dit Freud, "l'ombre de l'objet tombe sur le moi", entraînant le malheureux au pays des Ombres. Mais en général, après quelque temps, l'objet se retire, se détache, laissant à nouveau de la place pour de nouveaux investissements. La vie reprend son cours :

                     "Sur les ailes du temps la tristesse s'envole

                           Le temps ramène les plaisirs" (La Fontaine : La jeune veuve).

Il faut distinguer trois termes : répétition, remémoration, symbolisation.

Dans la répétition règne le processus inconscient : le trauma, ingérable, inassimilable, détermine, en dehors des régulations conscientes du moi, une réitération indéféinie du moment, de la situation, des émotions traumatiques. Tel survivant de la guerre se réveille toutes les nuits en hurlant d'effroi. Pour lui la guerre n' aura jamais de fin.

La remémoration permet, en principe, un certain détachement. La conscience prend en charge l'événement, le considère sous toutes ses modalités, accepte de revivre l'événement malgré la douleur, et dans la douleur, et de la sorte retrouve un peu de distance et de liberté. Mais je vois que cela ne suffit pas toujours. Certains écrivains racontent indéfiniment leur trauma, réécrivent sans fin leur propre histoire sans parvenir jamais à un véritable apaisement. Les cérémonies publiques, les anniversaires, les fêtes du souvenir, de même, donnent lieu à évocation et remémoration, mais pour autant sommes-nous délivrés du passé? La remémoration ne garantit pas cette forme d'oubli, qui sans oublier ce qui fut, ne génère plus de passion, de ressentiment et de haine. Elle évite le déni, mais ne suffit pas.

Sans la remémoration aucune symbolisation n'est possible. Elle est nécessaire mais non suffisante. Il ne suffit pas de voir, d'accepter le réel de la perte, il faut en plus l'inscrire dans le système psychique. Comment se fait cette inscription? Je serais bien en peine de le dire, je ne puis qu'en attester la nécessité. Il me semble que l'opération est double : prendre acte du manque, de la perte définitive, ce que suggère l'image d'un trou dans la structure : la blessure de la perte. Mais il faut, en plus, contresigner cette faille, la désigner par un signifiant du manque, ce qui transforme la blessure - réel brut - en signification symbolique : il fut, il n'est plus, il ne sera jamais plus. C'est en ce sens qu'on peut soutenir qu'il faut tuer le mort, qu'il est indispensable qu'il meure une seconde fois, passant du régime du réel à celui du langage. Remarquons que la formule de la mélancolie pourrait être "tu es le mort" - alors que celle du deuil accompli serait "tuer le mort". Plus qu'un jeu de mot c'est le langage de la vérité. La mélancolie est incorporation, cannibalisme et ingestion - d'où sa morbidité fondamentale, son incapacité structurelle à la séparation, alors que le travail de deuil implique séparation et renoncement, non pas simple absence de l'objet ( car alors on peut attendre indéfiniment son retour) mais savoir, sous la forme d'un signifiant du manque, de l'irréversible assumé.

Dire - signifier, désigner - c'est mettre un mot à la place de la chose, perdre dans le réel en conservant dans le langage : séparation, partition, parturition du sujet de l'énonciation qui dès lors peut s'ériger librement dans son énoncé : "moi, Guy, je me sépare de toi qui n'es plus". C'est à ce prix que je peux déployer ma liberté dans le monde.

J'ai ouï dire que dans certaines tribus africaines, fort éclairées quant à la chose, on enterre une premiére fois le défunt, après quelque temps on le déterre, pour l'enterrer à nouveau, en grandes pompes.  Alors seulement il accède à son statut définitif, "tel qu'en mort vraiment mort l'éternité le change".

Les  obsèques avaient au moins le mérite de signaler l'identité du défunt. Reste à faire le deuil psychique. Il se fait ou ne se fait pas.