"Cela" se réveille, "cela" ouvre les yeux, "cela" s'ébroue paresseusement dans les tiédeurs du matin calme : "le monde" est là, évident, immédiat, dans les impressions fugitives, indistinctes, mêlées, confuses mais si prégnantes, enveloppantes, indiscutables. Et quand je dis "le monde" je n'entends rien d'autre que la somme de ces impressions qui se donnent dans ma chair vivante, laquelle ne se détache pas encore de ce "monde" global, comme si "cela" faisait monde pendant que le monde est aussi bien "cela". Et si dis "cela" c'est pour ne pas dire "je", puisque de "je" il n'en existe pas encore à ce stade de l'immédiateté sensitive, où tout se mêle, se donne sans distinction ni médiation, hors langage, hors élaboration perceptive. Il est vrai que ce moment éblouissant du réveil ne dure guère, très vite les "choses" vont s'organiser en champ perceptif, se régler sur les normes intérioriosées, très vite ce monde de la sensation globale va se différencier, se distribuer en catégories, pendant que le "sujet" va reprendre les commandes et s'attribuer les fonctions de différenciation : c'est alors que "je" m'éveille, que "je" perçois, que "je" décide de me lever ou de traîner au lit. Mais il parfaitement clair que le registre perceptif est totalement changé : je débarque dans le "monde" commun, socialement déterminé, immergé à nouveau dans le langage, par lequel je prétends me rendre maître, et de moi et des choses qui m'environnent.

Cette expérience du réveil passe volontiers inaperçue, pourtant elle est de la plus haute signification philosophique. Elle nous permet de saisir par l'expérience un mode immédiat d'être au monde, comme si chaque matin nous faisions un singulier voyage dans notre propre préhistoire mentale. Car enfin "nous étions enfants avant que d'être hommes", nous avons séjourné longtemps dans ces limbes de la sensation globale, nous avons beaucoup rêvé, révassé, recevant sans jugement les impressions environnantes, sans nous soucier spécialement de faire le tri entre l'intérieur et l'extérieur, sans savoir distinguer le subjectif et l'objectif, le réel et l'imaginaire, nous laissant bercer par les sensations vivaces et volatiles au gré du songe : le monde était pour nous cette somme indistincte de plaisirs et de déplaisirs, d'affects et de percepts, "narcissisme primaire" qui égalise le moi et le monde dans l'indistinction du principe de plaisir.

On ne dira jamais assez que le sujet est une construction tardive. Kant remarquait à juste titre que c'est l'irruption du "je" dans la parole de l'enfant qui signe son entrée dans un tout autre mode de représentation : la conscience de soi accompagnera dorénavant le pâtir et l'agir. C'est évidememnt un gain très remarquable, mais qui se paie aussi par une perte, un oubli, une méconnaissance capitale : l'accès au symbolique conduira très rapidement à refouler ces premières expériences de l'immédiateté sensitive. Le sujet, auteur de la synthèse perceptive et intellective, en viendra fatalement à se penser comme source de la représentation : je pense, j'existe. Un pas de plus et voici l'illusion du libre arbitre : je veux, je peux. Et nous voilà en plein délire métaphysique ( Spinoza contre Descartes).

Une fois bâtie cette superstructure du sujet, et la scission subséquente du sujet et de l'objet, il est impossible de revenir à la conscience immédiate du monde immédiat. Dorénavant tout se pense et se déchiffre en dualité : l'âme et le corps, la nature pensante et la nature étendue, l'esprit et la matière, le sujet connaissant et le monde connu, variations infinies sur le thème sujet-objet. Toute la rationalité s'érige de là, avec les applications scientifiques et technologiques, dont les effets sont évidents. Mais dans cette ornière la perception du fondement est impossible.

Je posais la question : "Que reste-t-il quand tout s'en va?" Dans la perspective du dualisme la réponse est évidemment : rien. Si le sujet disparaît le monde disparaît avec lui, puisqu'il ne se soutient que du rapport contrasté sujet-objet. C'est d'ailleurs Descartes lui-même qui le signale : si le sujet n'existe que de penser, il cesserait d'exister dès lors qu'il ne pense plus. Etrange aveu, qui oblige le sujet à ne jamais cesser de penser sous peine de disparition instantanée. Mais ce sont là des chicanes de philosophe. Je sais bien que ma mort ne concerne que ma faible et inconstante carcasse, et que l'existence du monde ne dépend pas de moi. Il en résulte que si je veux penser le fondement comme indépendant de moi, auto-suffisant et absolu, je ne dois pas l'appréhender dans les termes de l'opposition sujet-objet, mais comme une donnée immédiate, antérieure à toute opposition, donc antérieure à l'émergence du sujet comme tel. Or nous avons parfaitement la possibilité de faire cette expérience : l'exemple du réveil en est une, la méditation une autre. A chaque fois que se défait l'image conventionnelle du monde, à chaque fois que le langage desserre son emprise sur les objets du monde, que le sujet se met en vacance, libéré de ses intérêts, de son désir, de son obsession de maîtrise, il se produit un écart, un vide perceptif qui est une nouvelle occasion de revenir à l'immédiateté sensorielle  - ou, comme disent les phénoménologues "aux choses mêmes". Encore qu'à ce niveau je ne sais s'il faut parler de choses (sûrement pas d'"objets"), si par choses nous entendons quelque réalité extérieure à nous, - mieux vaudrait dire, au singulier, quelque chose, en laissant à ce terme un caractère d'indétermination maximale : quelque chose, qui n'est pas rien,  qui nous englobe complètement, à jamais étranger, dans son mode propre et singulier d'apparaître, à toute prise, à tout projet de connaissance : "il y a".