Nietzsche écrit :" Seule la tragédie peut nous sauver du bouddhisme". Voià qui est clair. Le bouddhisme serait un danger contre lequel il faut mobillser toutes les ressources vitales de l'Occident, en revenant à l'esprit oiginel de la grande tragédie grecque. L'activité contre la passivité, l'esprit de conquête contre la paix de l'âme, la volonté de puissance contre la négation du vouloir-vivre, l'exaltation des passions au prix même de la plus grande souffrance plutôt que la sérénité du "nirvâna", Nietzsche veut sauver l'Occident de ce qu'il pense être la forme la plus aiguë du nihilisme. Et dans le même incendie ravageur il précipite Socrate, Platon, Schopenhauer, le Christ, et Wagner, tous coupables de promouvoir une forme ou une autre de dégénéresence. S'il manifeste par ailleurs une vive sympathie pour Epicure et Bouddha, comme médecins incomparables de la souffrance, il les considère cependant comme des symptômes, admirables mais morbides, de la tendance universelle et fatale qui fait triompher partout les forces réactives sur les forces actives. S'il importe de se guérir, ce n'est pas de la souffrance qui est le revers inévitable de la force, mais de la tendance au déclin, telle qu'elle se manifeste de plus en plus chez "le dernier homme", la bête malade d'une Europe exangue et dévitalisée.

Remarquons d'abord que Nietzshe interprète Bouddha à travers les écrits de Schopenhauer, qui lui-même ne connaissait pas les textes originaux de la tradition palie et qui confondait parfois le bouddhisme avec les Upanishads. Il est clair que Schopenhauer comprend l'Orient à travers sa propre philosophie, y voyant une négation absolue du vouloir-vivre et une aspiration au néant. C'est évidemment une erreur d'interprétation, qui fait long feu : le nirvâna n'est pas le néant. Bouddha ne cesse de fustiger le nihilisme et le désir de non-existence (Voir mes articles sur Bouddha plus haut dans le blog). Mais cette correction, indispensable pour la juste compréhension des idées originales de Bouddha, n'aurait sans doute pas détourné Nietzsche, malgré tout, de sa condamnation du bouddhisme comme philosophie du négatif.

Venons-en plutôt à la question de fond : faut-il choisir entre l'affirmation de la volonté de puissance et la négation du vouloir-vivre? Volonté de puissance et vouloir-vivre sont-elles une seule et même chose? Ce n'est pas sûr. Et puis, faut-il choisir entre une voie "occcidentale" qui serait conquête, vouloir, affirmation inconditionnelle de la force, et une voie "orientale" menant à l'apaisement des conflits, à l'extinction de la violence, à la sérénité, à la douceur d'un crépuscule toscan? Ces oppositions sont un peu caricaturales.

L'esprit de la tragédie c'est la révélation d'un monde épouvantable de cruauté, de passions dévorantes, de vengeances interminables, de conflits sans solution : présentation impitoyable du réel. Qu'il faille passer par là, et comme dit Hegel "demeurer longtemps auprès du négatif", j'en suis convaincu. Il faut prendre, autant qu'il se peut, la mesure du réel, c'est d'ailleurs, selon moi, la définition même de la vérité : alètheia, dévoilement. Accepter d'ouvrir les yeux sur le fond épouvantable du monde et des humains. Mais je n'en tire pas la conclusion qu'il faille diviniser ce monde, se perpétuer dans l'horreur, entre guerres imbéciles et passions destructrices. J'aime lire Homère, Eschyle et les autres, j'y vois l'image la plus proche possible du réel, mais ne puis m'y résoudre, approuver, vouloir sa perpétuation. Je vois qu'un Grec, et non des moindres, s'oppose résolument à la folie commune, dénonce sans concession les passions de violence, la démesure, la soif du pouvoir, le règne du tyran, opposant son modeste Jardin à la mégalomanie de l'Empire, et je me dis que la vie est peut-être possible sur cette malheureuse terre. Epicure et Pyrrhon, sans être particulièrement bouddhistes, construisent l'image d'une existence pacifiée, sans verser dans le nihilisme ou la négation du vouloir-vivre.

Peut-être même sont-ils un pont, une arche de lumière entre Occident et Orient. 

C'est, à mes yeux, le seul moyen d'échapper à cette funeste opposition nietzschéenne, qui nous jette de Charybde en Scylla. J'ajoute que Bouddha lui-même fonde une tradition du milieu, ni exaltation des forces ni nihilisme, construisant un modèle éthique de claire conscience, de dépassement des conflits intérieurs, sans dénégation ni refoulement, de nature à cultiver les plus hautes fleurs de la spiritualisation.

Le spectacle navrant de notre monde, dont le processus thanatocratique a de quoi effrayer, me détourne à tout jamais de l'affirmation inconditionnelle de la force. Il me semble qu'un vent de folie s'est emparé de notre malheureuse espèce, entraînant tous les continents dans la ruine universelle. Ce n'est pas une raison de verser dans le catastrophisme et le nihilisme. Il reste une chance, fort mince il est vrai, c'est la "voie du milieu", celle de Boudha bien sûr, mais aussi d'Epicure, de Pyrrhon, de Jung et quelques autres. En tout cas c'est la mienne.